Les chroniques de Ragidro – Téléphérique Antananarivo : une PERLE ETHIQUE ?

Posted on 23 janvier 2022

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Tana Saint Micchel

L’affaire du téléphérique d’Antananarivo m’interpelle sur un sujet : pourquoi, dans notre pays en particulier, les choses que l’on sait devoir être raisonnablement faites ne le sont jamais en heure voulue … Et deviennent, avec le temps, toujours plus impossibles à réaliser… Faute de moyens?

J’ai ainsi rencontré un jour, dans les années 2010, un hydrologue expert étranger, spécialiste des études d’implantation d’unités de production hydroélectrique. Il me racontait venir de boucler sa sixième mission d’expert sur le territoire malgache… En 40 ans… Les sites à fort potentiels hydroélectriques sont en effet identifiés depuis la colonisation. Les solutions et les projets, y compris les projets de micro-centrales de proximité en milieu rural, sont caractérisés depuis 60 ans… Mais l’expert, lui, revenait tous les 6-8 ans… Commandité par différents organismes et bailleurs internationaux qui lui achetaient, fort cher, les mêmes études. Etudes qu’il réévaluait régulièrement parce que les données environnementales et humaines avaient évolué … Et ce qui coutait 100 à une date donnée, coutait désormais 200 dix ans après en raison de l’évolution de ces données environnementales et humaines. C’est connu … Ne pas investir coûte toujours plus cher avec le temps…

Pour ce qui est des problèmes de la capitale de Madagascar, il en est de même … Des plans d’urbanisation de la capitale (et d’autres villes) ont été tracés de longue date. Les années 1974, 1985, 2004 et 2007, puis 2018-2019 ont vu successivement la production de Plans d’Urbanisme Directeurs. Qui n’ont jamais été réellement pleinement engagés faute de moyens … Faute de volonté politique… Faute de priorités fixées et établies sur les communs … Et qui aujourd’hui sont toujours plus coûteux … Et difficiles à réaliser… Et ici, l’aide internationale, directe ou décentralisée, apportée à la Capitale, relève souvent du bout de sparadrap sur une hémorragie.  

Le constat des difficultés de la ville des mille est largement établi. Et si elles ne sont pas limitées à la seule capitale malagasy, elles y sont plus cruciales. Les problèmes sont largement connus :   Insuffisance des opportunités d’emploi, faiblesse des surfaces  accessibles disponibles aux industries logistiques et manufacturières, gestion erratique du foncier, fonctions urbaines et de service à la population sur-concentrées à l’intérieur de la CUA, encombrement dramatique de la circulation qui entrave les activités socio-économiques, sous-développement du transport public et en corollaire limitation de la mobilité en milieu urbain, fourniture de logement inadéquate en qualité et en quantité, équipements urbains en parcs et espaces ouverts insuffisants… Etc… Etc …

Sans bien sûr oublier ni les carences de l’approvisionnement en eau qui exigeraient un véritable développement de ressources et de stations de traitement d’eau additionnelles… Ni l’urgence de développement d’infrastructures de distribution d’électricité… Ni les problèmes d’assainissement…

On n’omettra pas non plus de mettre au rang des urgences urgentissimes les problèmes d’insuffisance d’Infrastructures d’Education, de Service de Santé de qualité dans une CUA surpeuplée et dans ses zones avoisinantes. Et on le constate aujourd’hui : la nécessaire prise en compte des problèmes de drainage qui puissent  assurer une irrigation régulière du Betsimitatatra et résoudre les problèmes d’inondation tels que ceux que vivent aujourd’hui les habitants et les paysans qui se battent pour sauver une récolte déjà compromise par la sècheresse des mois précédents…

On conclura, dans l’inventaire de ces problèmes à résoudre, avec la nécessaire préservation du paysage qui reflète l’identité traditionnelle d’Antananarivo. …

Dans une ville où les transports publics, saturés, offrent 780 000 places de transport à la population de la capitale, dans une ville où circulent journellement à une vitesse moyenne de 3,5 kmh (!!!) 136 000 véhicules, peut-on de fait prétendre qu’il était indispensable d’offrir des facilités, individuellement coûteuses, de circulation à 40 000 potentiels voyageurs avec un téléphérique. Cela résoudra-t-il le problème d’engorgement de la capitale  ?

L’urgence était-elle de faciliter la vie de quelques « privilégiés » (privilégiés sont ceux qui auront les moyens et un accès aisé aux points relais) ou de se préoccuper de communs accessibles au plus grand nombre. La priorité  était elle de fournir une solution de circulation A L’INTERIEUR du cercle de la CUA ? N’était-il pas prioritaire de favoriser la migration  des populations et des services vers l’EXTERIEUR de ce cercle ?   

D’autant que les réflexions nécessaires sur le sujet ont été menées, qui envisagent des pistes de solutions et proposent de construire des visions cohérentes – qui ne soient pas des Miami sur Pangalanes – quant au développement urbain de la ville.  Qu’a-t-on fait des Plans d’Urbanisme Directeurs antérieurs qui aujourd’hui coutent infiniment plus cher que si on les avait engagés à temps ?

Et si les nouvelles rocades répondent au schéma des PUDIs, d’où sort donc ce projet de téléphérique, en termes de vision intégrée ?

Les outils de planification territoriale à Madagascar sont définis par la Loi. De fait, les enjeux ont toujours été identifiés et des stratégies ont été proposées en termes d’évolution de la structure urbaine d’Antananarivo. Il s‘agissait en particulier de :

  • « Renforcer les capacités des voies radiales reliant l’intérieur de la CUA et l’extérieur de la CUA pour promouvoir la migration de la population et des fonctions urbaines vers l’extérieur de la CUA ; »
  • « Développer la construction de rocades extérieures qui permettraient de générer des terrains pour attirer les industries et des infrastructures logistiques ; »
  • « Améliorer l’environnement résidentiel à forte densité à l’intérieur de la CUA en intégrant des voies locales munies de canaux de drainage et en fournissant des équipements d’approvisionnement en eau ; »
  • « Renforcer la capacité de rétention d’eau des zones urbaines de la CUA en préservant et en construisant des bassins de rétention d’eau et en renforçant les règlements d’occupation du sol ; »
  • « Préserver de manière sélective des rizières des zones inondables en réhabilitant les infrastructures d’irrigation pour des terrains agricoles » …
  • … Et résoudre à point les items de l’inventaire des problèmes cruciaux établi plus haut. Y inclus les problèmes d’infrastructures électriques … En espérant que exigences d’exploitation du dit téléphérique ne viendront pas dégrader encore le service de distribution d’énergie aux usagers.

Les 152 millions de prêt, qui sont le reflet de la diplomatie économique de la France au service de ses entreprises sur fonds d’endettement de Madagascar, ne pouvaient-ils pas avoir un meilleur usage dans des logiques plus intégrées?

C’est pourtant là que le pouvoir devrait jouer sa crédibilité à l’international…Pas en négociant des projets somptuaires conclus avec des entreprises entachées de collusion. Après le colisée, le téléphérique … Quel est le prochain lapin que l’on verra sortir du chapeau de  Colas qui contribuera à dégrader encore l’image de notre Capitale ?

Il est à noter que toutes les grandes villes de la grande ile ( Ambatondrazaka  , Antalaha  , Antananarivo  , Antsirabe  , Antsiranana  , Fianarantsoa  , Ihosy  , Fort Dauphin  , Mahajanga  , Mahanoro  , Manakara  , Moramanga  , Nosy Be  , Toamasina  , Toliara )  disposent de leur propre plan d’urbanisation directeur. Il faut espérer qu’elles puissent, respectivement, les mettre mieux en application pour la satisfaction et l’épanouissement du plus grand nombre.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 23 janvier 2022.

(*) Dans l’anagramme de téléphérique, il était intéressant de trouver le mot « perle » auquel mon dictionnaire donne, en particulier, les sens de : absurdité, ânerie, divagation, ineptie, non-sens.

Ci après un extrait du plan d’urbanisme directeur Antananarivo 2019

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