
Par Patrick Rakotomalala – Lalatiana PitchBoule
Au-delà des logiques et légitimes revendications en termes d’inclusivité, de transparence et d’équité des élections qui s’énoncent face aux dérives du pouvoir actuel, il est une question qu’on n’entend à mon avis pas assez : dans ce qu’ils osent encore appeler une campagne électorale, a-t-on encore idée de ce qu’est le respect de la dignité humaine ?
Dans ce sens, que dire de cette scène tirée d’une séquence de la campagne présidentielle de Andry Rajoelina où l’on voit les animateurs faire danser des nains pour amuser la foule. Pour mémoire, le lancer de nains attraction d’origine australienne, consistant à lancer un nain (coiffé d’un casque) le plus loin possible sur des matelas a fait l’objet d’une interdiction au motif qu’il portait atteinte à la « dignité de la personne humaine ». Les défenseurs du lancer de nains affirmaient pourtant qu’il s’agissait d’une activité « amusante et inoffensive », et que les nains qui y participaient consentaient volontiers à cette activité. Qu’on me pardonne ma bien-pensance qui me voit révulsé de ce genre de spectacle que d’aucuns jugeront avilissant … Avilissant pour ces malheureux … Avilissant pour le public. Les foires aux monstres ou les expositions coloniales qui exhibaient la « venus hotenttote »ne faisaient pas mieux en termes de négation de l’humanité de l’autre.
Ce n’est pas ici qu’on aura la preuve du moindre respect de la dignité de l’homme.
La sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme […]de dégradation est élevée au rang de principe à valeur constitutionnelle. L’Article 17 de la Constitution Malagasy énonce « l’État protège et garantit l’exercice des droits qui assurent à l’individu son intégrité et la dignité de sa personne, son plein épanouissement physique, intellectuel et moral ».
Le respect de la dignité humaine est de fait une composante d’un ordre public recouvrant une conception de l’Homme doté de droits fondamentaux, droits fondamentaux dont l’Etat doit être le garant.
Ces droits fondamentaux du citoyen sont les droits et libertés inhérents à la personne humaine et qui ne peuvent être ni aliénés ni cédés. Ils sont garantis par la loi et sont protégés par l’État. Le droit de vote et le droit de participer à la vie politique est un de ces droits fondamentaux… L’Etat qui ne protège pas fondamentalement ce droit faillit à son rôle premier et ne peut avoir de légitimité.
A quoi donc assiste-t-on pourtant quand on organise à destination des plus pauvres des distributions – distributions qui virent à la limite de l’émeute – qui ne veulent que contraindre ces citoyens à donner leur voix à un candidat en échange d’un tee-shirt orange, d’un sac de riz ou de deux billets de 5000 ariary [i]? Quelqu’un voit-il là l’expression de la défense du droit de vote ?
Est-ce là, l’expression du respect de la dignité humaine quand ce droit de vote, droit absolument inaliénable, est détourné. En achetant la voix d’un électeur en profitant de sa vulnérabilité, ne le considère-t-on pas comme un être éminemment inférieur… Vous avez dit respect ?
Cet achat de voix n’est-il pas l’expression du plus profond MEPRIS de l’individu, nié dans son humanité. L’électeur n’est plus qu’un objet. Il n’est plus considéré comme un être humain doté de conscience, de convictions, de besoins … L’électeur n’est plus qu’un bien que l’on peut acheter … il n’est plus considéré que comme une MARCHANDISE que l’on va acheter … A BAS PRIX … avec deux billets de 5000 ariary, un sac de riz, un tee-shirt… Dans le désordre. L’électeur n’est plus qu’une MARCHANDISE que l’on peut revendre… Parce que ce que fait le deuxième candidat en lice en acquérant avec les mêmes procédés les voix de ces populations fragiles, n’est ni plus ni moins qu’une transaction commerciale … On achète, on investit, on revend … Et on tire bénéfice…
Moi électeur, mon droit de vote fixe pourtant mon identité de citoyen, la reconnaissance de mon appartenance à une nation. Si on m’aliène ce droit de vote, comment la nation peut-elle exister ? Comment le collectif peut-il exister . Comment une histoire nationale commune peut-elle se bâtir ?
Parce que la politique, dans tout ça, elle est où ? Lorsqu’on interroge des directeurs de campagnes électorales malagasy d’un « Vous me parlez de moyens financiers colossaux nécessaires, mais quand donc parlera-t-on de programmes politiques, de réduction des inégalités par exemple » on se voit rétorquer froidement « Mais qui donc cela intéresse-t-il ?» … Vous avez dit respect … ???
Le drame est que la conscience politique des masses, effectivement achetées, risque de se réduire à ces grands-messes avec scènes musicales et distributions de tee-shirts. L’élection du chef de l’Etat de 2013 lui avait couté plus de 40 millions $. Celle-ci est d’ores et déjà estimée à au moins trois fois plus… 120 millions $ !!!! …On va aller jusqu’où là ? Hé.. Ho … L’élection présidentielle, on le voit ici, définit à elle seule un paradigme économique. Avec ses acteurs, ses interactions et ses hiérarchies (réseau en pyramide de rabatteurs recruteurs), on aurait presque les éléments d’une chaine de valeur. Mais ce paradigme économique est largement vicié parce qu’il ne crée ni ne distribue aucune forme de valeur et qu’il n’a vocation qu’à une captation à terme des richesses du pays… Vous avez dit respect … ???
Et en même temps, on va mendier des subsides auprès des instances internationales pour financer l’organisation d’un scrutin perverti par d’hallucinants montants de liquidités distribuées à la volée… Au regard de la pauvreté ambiante, ce n’est plus un scandale… C’est un crime à l’indécence absolue..
Quelle voie, quelle posture adopter pour sortir de ce piège ? L’une des voies est bien évidemment de redonner au mot politique toute sa grandeur.
Selon le taoïsme, l’homme noble est attaché à des valeurs de
- bienveillance : compatissant et juste, il cherche à aider ceux qui sont dans le besoin.
- justice : équitable, Il respecte les lois et les principes moraux, et cherche à créer un monde plus juste
- sagesse : sage et réfléchi, il sait discerner le bien du mal, et cherche à prendre les bonnes décisions.
- courage : courageux et déterminé, il défend ses convictions, y compris face à l’adversité.
- maîtrise de soi : maître de lui-même. Il ne se laisse pas guider par ses émotions, et cherche à agir de manière responsable.
L’homme noble est un idéal vers lequel on devrait s’élever (c’est également une réalité : il existe des hommes et des femmes qui incarnent ces vertus et ces qualités morales).
Et la véritable ambition politique, vue dans toute la noblesse du terme, n’est-elle pas de fixer des visions, construire des projets et créer l’environnement propice à cette ELEVATION du citoyen – une fois ses besoins primaires satisfaits – en favorisant son développement personnel, son bien-être, son engagement civique et son épanouissement au sein de la société ? Mais c’est au prix d’un engagement SINCERE de l’homme politique envers le bien commun et le plus grand respect de ses concitoyens que cela se peut. L’homme politique devrait être un homme noble que l’on souhaiterait suivre. Mais … Bon … On n’en est pas encore là.
Ce à quoi on assiste aujourd’hui à travers cette période de propagande, c’est bien malheureusement à une démolition systématique des valeurs morales qui devraient fonder notre société. C’est là le drame de ces campagnes électorales qui prétendaient et prétendent encore bâtir une démocratie illusoire.
La dégradation des valeurs morales, corollaire du délitement du respect de la dignité humaine de la part des acteurs, n’est-elle pas plus inquiétante à terme que la détérioration économique actuelle ? Le redressement véritable de la Grande Ile peut-il s’opérer sans le redressement de ces valeurs morales ?. Le mépris affiché, cette dégradation délibérée de l’être malagasy, n’est-il pas à la base du délitement de notre société ?
Si un mouvement politique propose de promouvoir à Madagascar une forme de RADICALITE HUMANISTE, je signe tout de suite pour 20 ans.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 7 Novembre 2023

[i] Des témoignages rapportent par exemple la distribution de sommes d’argent dans les quartiers généraux du candidat n°3, moyennant la remise d’une carte d’adhésion à son parti, la dotation de matériels de campagne et le pré-cochage de bulletins de vote (en cours de recoupement) ;
Dans le district de Taolagnaro, des témoins rapportent l’inscription des numéros de cartes électorales de personnes sur une liste, moyennant la promesse d’une dotation de Vatsy Tsinjo et de Tosika Fameno, une fois le candidat n°3 élu (Cf rapport Transparency International – MG);

Posted on 8 novembre 2023
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