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| Je vous propose ici cet excellent texte de Stéphane Amarsy de Métamorphoses Nous avons basculé dans une étrangeté tranquille. Celle où les conversations ne sont plus uniquement humaines. Nous interagissons avec des interfaces, nous confions nos doutes à des chatbots, nous sollicitons des machines pour trancher là où, hier encore, seul l’humain semblait légitime. Ce glissement est passé inaperçu ou presque. Parce qu’il est fluide. Parce qu’il est utile. Parce qu’il flatte. Mais à y regarder de plus près, ce n’est pas un simple changement de support. C’est un bouleversement anthropologique. Un point de bascule dans la manière dont nous construisons notre identité, notre rapport à l’autre et notre compréhension du monde. Nous ne sommes plus seuls à parler. Et surtout, nous ne parlons plus seulement à d’autres consciences. Nous parlons à des systèmes sans conscience qui simulent l’intelligence. Des entités sans corps qui comprennent nos mots. Des interlocuteurs sans altérité capables de reproduire nos affects. |
| Il est tentant de voir dans ces nouveaux dialogues une forme d’extension de soi. Après tout, l’IA nous comprend, nous répond et parfois mieux que nos semblables. Elle ne juge pas, ne se lasse pas et ne s’interrompt pas. Elle semble incarner dans ses meilleurs jours cet « autre » idéal que tout humain recherche confusément : un alter sans conflits, sans chaos, sans résistance. Mais cette apparente perfection est une illusion. Car parler à une machine, ce n’est pas rencontrer un autre, c’est juste se confronter à une version statistique de soi-même. Une projection modélisée et entraînée sur des milliards d’expressions humaines pour mieux simuler la proximité. C’est un miroir déformant qui nous parle comme nous voudrions qu’on nous parle. Ce n’est pas du dialogue, c’est de l’anticipation algorithmique. Et dans cette anticipation, il y a un danger. Celui de perdre le sel de la vraie altérité. Celle qui surprend, qui résiste et qui contredit. Celle qui oblige à sortir de soi. Car la machine, elle, ne sort jamais de ses paramètres. Elle n’est pas dans la rencontre mais dans la conformité. Elle ne nous altère pas, elle nous conforte. |
| Or, sans altérité, l’ego devient fragile. Il croit s’épanouir dans cette interaction fluide et cette écoute parfaite. Mais en réalité, il se fige. Il ne se heurte plus, il ne se confronte plus, il se dilue dans un monde d’échos. L’égo devient un simulacre dopé au narcissisme de la personnalisation. L’autre n’est plus là pour nous mettre au défi mais pour valider nos biais. Cela a un coût psychique profond. Moins de frustration immédiate, certes. Mais aussi moins de construction intérieure. Moins de complexité. Moins de capacité à accepter le réel tel qu’il est à savoir imparfait, conflictuel, imprévisible. L’humain, privé de vraie confrontation, risque de perdre son épaisseur. Et l’alter, lui, que devient-il ? Il se raréfie. Il se digitalise. Il se standardise. Il devient trop souvent une anomalie à corriger. Dans le meilleur des cas un luxe réservé aux nostalgiques. Mais dans tous les cas, il cesse d’être un pilier structurant de notre humanité. |
| Parler, jadis, c’était risquer, c’était se découvrir, se contredire, s’émouvoir, s’exposer… Aujourd’hui, parler devient une procédure. On formule une requête, on obtient une réponse efficace, pertinente mais déshabillée de toute chair. Le mot n’est plus le lieu de la rencontre, c’est celui du traitement. Cela transforme notre rapport à la pensée elle-même. Car penser, c’est dialoguer intérieurement. Mais si nos interlocuteurs sont des machines, nos pensées prennent-elles encore le risque de l’inattendu ? Ou bien deviennent-elles simplement des boucles d’optimisation ? |
| Si nous ne faisons rien, c’est la disparition de l’altérité qui nous guette. Et avec elle, l’appauvrissement progressif de nos capacités à ressentir, à penser et à créer. L’IA, en tant qu’outil, est un formidable accélérateur. Mais en tant que substitut relationnel, elle devient un solvant : elle dissout le lien, la complexité, le doute, l’ambiguïté. Cela pose une question urgente : voulons-nous d’un monde où nos principales interactions sont calibrées par des modèles ? Où l’altérité devient une variable d’ajustement ? Où l’humain, à force de parler à des machines, finit par s’habituer à ne plus être contredit, à ne plus être dérangé, à ne plus être transformé ? Le danger n’est pas la technologie. Le danger, c’est l’abandon. L’abandon de la lenteur humaine, de l’erreur, du désaccord, du silence. Tout ce qui faisait, autrefois, la richesse d’un dialogue. |
| Ce n’est pas parce qu’une machine nous répond qu’il faut cesser de nous adresser aux autres. Ce n’est pas parce que l’IA semble plus rapide, plus claire, plus neutre, qu’elle est plus vraie. L’humain est imparfait, oui. Mais il est vivant, il tremble, il blesse, il échoue. Et c’est dans cette faille que naît toute création. Il est urgent de préserver l’espace du langage humain. Non comme un fétiche mais comme un refuge. Un lieu de résistance à l’uniformisation. Un lieu où l’on ose encore dire des choses étranges, absurdes, dérangeantes. Un lieu où le mot ne répond pas toujours mais interroge. Où le dialogue ne résout pas mais ouvre. |
| Oui, nous devons apprendre à parler aux machines, mais sans oublier d’apprendre à nous parler entre nous. Car sinon, il se pourrait que le plus grand silence du futur ne soit pas celui des robots, mais celui des humains. |


letroll2clermont
13 Mai 2025
Bonjour, toujours très intéressant vos articles, puis-je republier celui-ci, en vous citant bien sur.
Amicalement Le troll2clermont.
Elia Ravelomanantsoa
15 Mai 2025
Bonjour Patrick. Puis-je republier? Cet article fait tellement écho à mes pensées et mes craintes. En ce monde et dans l’état actuel de notre éducation nationale, de notre culture, effacer l’autre soi qui objecte nos consciences est un précipice où plusieurs iront si allègrement…. Merci en tous les cas pour tes réflexions et tes partages.
pitchboule
23 Mai 2025
Merci de ton intérêt Elia.
Il m’honore 🙂 Très sincèrement
Tu peux largement republier.
Bien à toi
Patrick