Les Chroniques de Ragidro. Démocratie malagasy : enjeux et défis de participation

Posted on 23 Mai 2025

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vote et abstention

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 23 Mai 2025(7 minutes de lecture)

Le grand trou noir du vote malgache

Parler de la légitimité du pouvoir c’est nécessairement revenir sur une analyse des chiffres bruts des dernières élections présidentielles. Ils nous donnent évidemment une grille de lecture factuelle de certaines des carences de notre système démocratique.

En 2018, la victoire d’Andry Rajoelina s’était établie sur la base d’un peu moins de 10 millions d’inscrits, moins de 5 millions de voix exprimées par les électeurs et 2,6 millions de votes exprimés en sa faveur. Nonobstant les rumeurs de tripatouillages, que celles-ci soient avérées ou non, le président actuel a donc été élu en 2018 avec globalement 26% de l’électorat total…. Et 52% de taux d’abstention. La participation de 2023 avait été encore moindre, orchestrée par le fameux boycott massif des 10 candidats…

La première force politique de Madagascar n’est donc ni le TGV ni le TIM : c’est le canapé du salon quand il existe, l’indifférence, la défiance, la lassitude …  Bref, l’abstention est, ici aussi, le premier parti  du pays. Mais c’est bien le parti qui ne construit rien d’autre que de l’impasse… Il faut toutefois l’avouer, il est d’autres partis qui n’ont pas plus tracé de voie d’espérance.

C’est dans l’abstention et sa désaffection civique (je ne peux pas entendre les arguments d’incapacité intellectuelle ou de manque d’éducation des électeurs avancés par certains) qu’est la faille où s’engouffrent les hélicos, les liasses de 5000 ar, les bourrages d’urnes, les  concerts et les promesses les promesses à 2 balles (fmg)  d’électricité sans compteur. Tant que ce trou noir électoral ne se sera pas rétréci, la “victoire” demeurera une formalité prétendument démocratique au  bénéfice de celui  qui aura pu acheter le plus de décibels,  le plus de temps de présence sur les médias et le plus de temps de vol (le mot est faible)…. d’avions et d’hélicoptères.

Combien de voix pour renverser démocratiquement la table ?

Si on considère que le clan Rajoelina aura fait le plein de voix avec ses 2,9 millions de voix, un nouveau mouvement devrait engranger un peu plus de la moitié des suffrages valides – soit à la louche 3,4 millions de voix  (en se ménageant une marge contre les votes blancs, nuls et « contestations » post-dépouillement) – pour espérer asseoir son candidat dans le fauteuil présidentiel.

… Avec en perspective l’enjeu de créer un million de voix nouvelles plutôt que d’espérer cannibaliser les anciennes. On continuerait sinon de jouer la finale dans un stade à moitié vide. Il s’agit de faire ici de l’abstention le moteur d’une victoire démocratique.

L’argent : stop ou encore ?

On sait de manière à peu près établie que l’élection de 2013 aura coûté au vainqueur financé par le clan Rajoelina quelques 21$ par voix.

Il y a évidemment peu de chances, malgré les angéliques déclarations du clan du président quant aux montants et provenance de ses ressources,  que les élections suivantes de 2018 et 2023 aient été moins coûteuses. Et la prochaine de 2028 ne le sera pas. Cette effrayante inflation des budgets électoraux qui ne font l’objet d’aucune forme de contrôle, porte ainsi à au moins 54 millions de $ le budget nécessaire pour espérer une victoire à 2,6 millions d’électeurs.

Ces méthodes aberrantes ont plombé la démocratie malagasy bien plus gravement qu’on ne le pense en remplaçant les militants et le projet politique par des hélicoptères et leurs candidats venus du ciel, par des tee-shirts, par des concerts et des distributions de riz aux plus pauvres.[i]

On comprend qu’à cette échelle « d’investissement » (parce qu’il est bien malheureusement question d’investissement ici) les prétendants à une conquête du pouvoir suprême, prêts à tous les moyens, soient tentés par le recours imbécile à la facilité qu’offre la voie d’un… coup d’Etat. Financièrement moins couteux …  Et moins risqué … Moins risqué pour leur pomme … Pas moins risqué pour le pays… On le sait… On l’a vécu en 2009…

1 million de votants supplémentaires ?

tableau elections 20006 2023

On veut donc gagner 1 à 1,5 million de nouvelles voix pour arriver à 3,4 millions de votes favorables et franchir le cap fatidique … Mais si on en reste à ces aberrantes méthodes fondées sur des logiques du « qui paye gagne » le besoin « d’investissement » s’élèverait à  3,4 millions X 21 $ = 71 millions $ !!!! C’est une gageure… Et ce serait un scandale.

Un mouvement citoyen n’a pas besoin d’imiter ce mano a mano de milliardaires et de corrompus financés et manipulés on ne sait trop par quel « investisseur » ou par quelle puissance étrangère. Et les budgets d’une victoire électorale peuvent être largement moindres… On peut l’espérer… A l’expresse condition de déplacer la jauge de la participation.

Si le montant de 71 millions $ évalué supra est ainsi une gageure … le nombre de voix à mobiliser dans un contexte de résorption de l’abstention peut ne pas en être une (de gageure).

En adoptant l’hypothèse, désormais fréquemment avancée par la société civile, d’un sursaut du corps électoral permettant d’atteindre 60 %, voire 65 % de participation, le volume des suffrages exprimés se situerait entre 6,6 et 7,2 millions de bulletins valides.

Dans un scénario de second tour, et en retenant une marge de sécurité destinée à absorber d’éventuels votes blancs ou nuls, un candidat ou une coalition politique COHERENTE – coalition DE PROJET et non pas coalition politicienne de circonstance comme celles qu’on sait les monter – devraient donc viser un résultat compris entre 3,4 et 3,6 millions de voix pour s’assurer une majorité absolue.

Ce seuil représente un accroissement d’environ un million de suffrages, objectif réalisable à condition de convertir une part substantielle des abstentionnistes… Ce qui suppose une stratégie d’extension du corps électoral actif plutôt qu’une simple redistribution des voix déjà acquises par les formations existantes. Il reste des pans entiers d’électeurs à mobiliser.

Intéret et participation

Mais on ne les mobilisera certainement pas, ces 1,5 million d’abstentionnistes, avec un simple slogan anti-sortant.

Il va falloir ré-enchanter le discours politique… D’autant que le désenchantement des citoyens vis-à-vis des figures politiques habituelles est patent. Celles-là auront probablement du mal à soulever les foules malgré l’exaspération que les masses urbaines et périurbaines peuvent éprouver à l’égard du pouvoir orange. Vous avez dit ré-enchanter ? C’est pas gagné … Mais c’est à inventer.

Il va falloir mailler intelligemment le territoire parce que la victoire se gagnera dans chaque fokontany… Parce qu’il s’agit de ne pas se réduire à aller gagner des voix sur un aller-retour, un concert et une scène, satisfaisants pour l’image mais qui n’auront rien apporté aux populations en termes de  vision, de projet et d’espoir…

Et il va bien évidemment falloir sanctuariser la logistique électorale et assurer un contrôle citoyen du scrutin encore plus prégnant parce que la fraude supposée — parfois réelle — nourrit 90 % de l’abstention.    

La prochaine élection malgache ne se gagnera pas sur YouTube, ni FaceBook et pas plus dans les beaux salons de la capitale. Elle se jouera dans la boue des pistes secondaires, dans les files d’attente du fokontany … Et dans le cloud des observateurs citoyens… Et dans le cœur de chacun de nous … Et dans notre capacité à nous unir…

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)- 23 mai 2025


[i] Le modèle de ces campagnes dispendieuses s’établit lors de l’élection de 2001 où Marc Ravalomanana ouvre la voie à l’inflation des budgets électoraux. Il lui fallait écraser par une campagne à l’américaine – avec avions et hélicoptères et caravanes –  la machinerie Ratsiraka et son Arema au niveau national.

[ii] Les tableaux « Niveau d’instruction des abstentionnistes », « Déterminants de l’abstention », « Intérêt et participation aux élections » sont tirés de  « Abstention Electorale à Madagascar : Entre Deficit Civique et Defaillance  de la Classe Politique »  par  Jean Angelson Randriamboavonjy (pdf disponible en ligne). Merci à l’auteur

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