Les chroniques de Ragidro – Robots et fantômes : quand le pouvoir nie jusqu’à l’existence de ses propres citoyens

Posted on 3 octobre 2025

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robot et fantome

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 03/10/25

L’allocution du président malgache de ce début d’après-midi m’a évidemment fait rire… Probablement comme beaucoup à en voir la floraison de caricatures et de mots d’esprit qui lui ont aussitôt répondu sur la toile … même si je gardais de l’inquiétude en arrière pensée des menaces à peine voilées que contenait son discours.

Mais à lire le dernier communiqué du régime, ce qui pourrait être une mauvaise farce cyberpunk (c’est à la mode ici) m’a profondément irrité[i].

La farce cyberpunk qui tourne au tragique

Parce qu’en fait, que sont les contestations sociales ? Ce seraient donc de simples « robots », des «cyberattaques» téléguidées de l’étranger, des « intelligences artificielles » injectées par des puissances obscures (ou maléfiques, au choix). C’est donc tout… sauf la réalité : des jeunes (et des moins jeunes) qui en ont assez des coupures, de la misère, de l’injustice, de la corruption … et dont les vies restent suspendues à l’espérance d’un avenir plus digne. Ceux là n’existent pas… « Vous avez vu des contestataires avec des revendications légitimes ? Moi pas … »

Mais la farce tourne au tragique. Car ce communiqué révèle que ce discours n’est pas une maladresse isolée d’un dirigeant dont on dénonce depuis quinze ans l’hubris. Ce discours est répété, scandé par les membres du gouvernement… Y compris ceux qu’on croyait les plus brillants… Récital de l’absurde, où le délire de toute puissance du chef devient la partition obligatoire d’un orchestre désormais muet.

Le manuel du déni

Et c’est là que l’ironie se change en danger. Car ce qui pouvait passer pour une maladresse isolée devient une véritable méthode, presque un catéchisme. On n’est plus dans l’erreur, mais dans une stratégie, une pédagogie du déni que l’on décline dans le manuel du pouvoir en cinq leçons :

Leçon 1 – Le déni de réalité : rien n’est vrai, sauf le complot. Les coupures d’eau, le prix du riz, les délestages, la misère urbaine ? Balayés : Illusions fabriquées par l’étranger.  Leçon n°2 – La paranoïa sécuritaire : l’ennemi est partout… surtout là où il n’est pas. Chaque jeune manifestant devient un agent infiltré.

Leçon n°3 – La diabolisation des opposants : Ce ne sont pas des citoyens, mais des pantins téléguidés, des marionnettes de forces obscures (maléfiques). Leçon n°4 La stratégie de diversion : quand la misère hurle, on parle d’algorithmes maléfiques. Les coupures d’eau deviennent un « bug » géopolitique. Leçon n° 5 – L’alignement obligé : interdiction aux membres du gouvernement de rompre la chorale. Le délire du chef  devient la vérité de tous.

Déjà vu ailleurs

Mais on l’a trop souvent vu dérouler ce manuel. Car ce discours n’est pas nouveau. Il porte la marque de régimes fragilisés, qui choisissent la fuite en avant.

Qu’il s’agisse du Zimbabwe de Mugabe, du Cameroun 2019 , de Guinée 2020, de Tunisie 2011, d’Iran, de la Russie, de la Chine, ce sont les mêmes rengaines et les mêmes caricatures … Ce ne sont jamais les décennies d’incompétence, de clientélisme et de corruption que l’on remettra en question pour caractériser les manifestations … On attribuera les troubles à d’obscures manipulations étrangères, à des agitateurs financés de l’extérieur, à des extrémistes manipulés… Ou à des traîtres. « On en a même les preuves … Fournies par nos experts en cybersécurité » « … Preuves que bien sûr personne ne verra jamais.  

Toujours le même schéma : externalise la responsabilité, délégitime la contestation, tu justifieras mieux de la répression. Mais derrière cette mécanique répétée se cache quelque d’extrêmement grave : la négation même de l’existence de l’autre.

Nier l’autre pour mieux l’effacer

Ce qui rend la chose insupportable, ce n’est pas seulement l’absurdité du discours. C’est la violence symbolique radicale qu’il contient : nier l’altérité. L’autre n’est plus un citoyen qui souffre, mais un objet manipulé. Il n’a plus de voix, plus de droits, plus de dignité. Il est réduit à une fonction : celle de menace.

Philosophiquement. L’autre n’est plus un visage, mais une ombre. Politiquement, c’est la déshumanisation :  on gouverne plus facilement contre des « agents » que contre des voisins. Psychologiquement, c’est un évitement : si l’autre n’existe pas, je n’ai pas à répondre de son malheur.

Et historiquement, c’est la première étape de toutes les violences de masse : avant de frapper, on efface. Avant de tuer, on nie. Dachau et Gaza et d’autres drames sont là pour nous rappeler que « nier l’existence de l’autre, c’est déjà commencer à vouloir le faire disparaître. »

GEN Z, cible et espoir

Cette mécanique n’appartient pas qu’au passé : elle s’actualise sous nos yeux. Et aujourd’hui, c’est notre jeunesse malgache, la GEN Z, qui se retrouve directement visée par cette intimidation de la part du régime.

Ces jeunes qui n’ont pas grandi avec 2009, qui ne portent pas nos vieilles rancunes, mais qui veulent simplement vivre autrement, le pouvoir les traite comme des robots, des avatars, des fantômes. L’intimidation est claire : vous n’êtes rien.

Comment peuvent-ils (doivent-ils) résister à cette négation ?

GEN Z n’a pas besoin de mode d’emploi. Elle sait déjà que pour survivre, il faut raconter sa vérité face aux fables officielles, tenir ensemble quand la peur cherche à isoler, et s’ancrer dans la vie quotidienne des familles et des quartiers pour ne pas rester enfermée dans l’image de « jeunes rebelles ».

Elle a compris aussi que le numérique est à la fois un terrain d’attaque et une arme de défense, qu’il faut manier avec prudence, inventivité et humour. Et surtout, elle sait qu’elle ne doit pas se laisser entraîner dans les pièges de la violence : l’art, le rire, les symboles détournés frappent plus fort que les pierres. Enfin, elle n’est pas seule : la diaspora, les ONG, les regards extérieurs savent reconnaître en elle non pas une marionnette, mais une génération debout.

Elle n’est pas seule. Derrière elle se tiennent les générations qui l’ont précédée,: les baby- boomers, la génération X des désillusions, les Y et les millénials qui ont porté les contradictions d’un monde en crise. A eux d’accompagner, à elle d’inventer.

Et si le régime voit des robots, des algorithmes, des fantômes, c’est peut-être parce qu’il n’ose plus regarder en face les personnes de chair et de sang qu’il a trahies.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 03/10/25


[i] Pour écrire deux papiers en trois jours, il fallait que je sois fâché

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