Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana Pitchboule) 05/11/25
Spéciale dédicace à mon amie E.R
Certains décrets ne sont pas de simples textes administratifs ; ils sont de véritables radiographies politiques. Le décret n°2025-1135 du 31 octobre 2025, fixant l’organisation de la Présidence de la Refondation, est de ceux-là. Une première lecture interpelle par la projection des effectifs, avoisinant les 600 agents. On a ici une inflation qui pourrait sembler indécente mais qui révèle une mutation profonde : la transformation de la Présidence en un État dans l’État.
Une Présidence absorbante
Ce texte ne se contente pas de réorganiser : il refonde. Sous la mandature précédente, la Présidence se limitait à un cabinet d’une cinquantaine de collaborateurs et une dizaine de directions, pour un total « d’à peine » deux cents agents. Aujourd’hui, la structure est hypertrophiée : un Secrétariat général bureaucratique, quatre Hauts Conseillers de la Refondation dotés de leurs propres mini-cabinets, six Conseillers spéciaux, sept directions stratégiques rattachées directement au Chef de l’État, et un Conseil consultatif des “forces vives de la Nation”… On caracterise ici un pool de 430 à près de 600 personnes!
Nous ne sommes plus face à une Présidence, mais à un méta-gouvernement, un organe de commandement qui absorbe les fonctions dispersées de l’exécutif. La Primature est reléguée au rang de fusible administratif, tandis que la Présidence devient le centre de gravité absolu du pouvoir. Cette inflation n’est pas le fruit du hasard ou du népotisme. Elle est calculée, fonctionnelle et assumée.
Les quatre Hauts Conseillers de la Refondation en sont l’illustration. Ils ne sont pas des figures honorifiques mais les pilotes de quatre pôles stratégiques : socio-économique, ressources stratégiques, défense-sécurité, et relations internationales. Ces quatre colonnes forment le temple de la Refondation, un ordre permanent contrastant avec le caractère éphémère des ministères contraints par une évaluation de leurs resultats dans deux mois. Le Secrétariat général, avec ses directions dédiées (RH, finances, patrimoine, juridique, SI), marque la reprise en main de toutes les fonctions vitales de l’État. Les circuits de décision — budgets, nominations, contrôles — se referment autour du Palais, renforcés par une nouvelle Direction des Systèmes d’Information qui fait de la donnée une arme de gouvernement.
La Présidence-plateforme et la République de gestion
Émerge alors une “Présidence-plateforme” : une machine à gouverner et à surveiller, à la fois quartier général militaire, cellule administrative et agora consultative. C’est une structure hybride conçue pour absorber les tensions d’un pays fracturé, en canalisant les forces contraires. Le mot “Refondation” agit comme un mantra, neutralisant les clivages en promettant de les refaçonner. Le pouvoir ne s’exerce plus “au nom du peuple”, mais “pour la Refondation”, transformant la transition en un projet moral et le pouvoir en mission.
Derrière ce mot se cache un projet implicite : transformer la crise politique en une crise de gouvernance, puis en une vaste réforme administrative. L’objectif est de faire de la Présidence la matrice d’un ordre durable. Le Chef de l’État n’est plus un leader politique mais un chef d’opération ; la Présidence, un centre de commandement intégré. La légitimité est déplacée du champ politique ENFIN vers celui de la compétence ( du moins on peut l’espérer). On ne gère plus une vision, on gère une refondation.
Une structure à double fond
Cette stratégie est d’autant plus habile qu’elle s’appuie sur une dualité. À première vue, le gouvernement paraît fragile, composé de ministres jeunes et parfois improvisés. Mais derrière cette vitrine, l’appareil d’État peut etre d’une cohérence glaciale. Ce décalage est la méthode : pendant que les civils apprennent, les structures militaires et administratives tiennent les leviers. Trois cercles de pouvoir se dessinent : un noyau militaire rationaliste autour du Président et des Hauts Conseillers ; un réseau technico-administratif qui garantit la cohérence interne ; et un cercle sociétal symbolique (Conseil Consultatif) qui donne un visage humain à cette machine froide.
Cette nouvelle Présidence signe le retour de l’État dans son sens le plus brut : centralisation, verticalité, hiérarchie. La transition militaire se présente comme une thérapie d’autorité après le chaos, une pédagogie de l’ordre. Le pouvoir est exercé par la technicité, l’administration par la rationalité, et la politique est neutralisée par la procédure. La Refondation devient une technocratie d’État en treillis.
L’ensemble fonctionne comme un État-major civil : un chef suprême, quatre colonnes de commandement (les Hauts Conseillers), des cellules de support (Secrétariat général), des unités opérationnelles et un cercle de consultation. Cette architecture dense et redondante vise la solidité plus que la souplesse, une forteresse administrative conçue pour durer.
Conclusion : l’État qui se refonderait en s’étendant
L’inflation des effectifs ne serait pas une dérive ; ce serait un symptôme. Celui d’une Présidence qui ne gouvernerait plus un État, mais qui le recomposerait autour d’elle. Ce qui se jouerait ici, ce ne serait pas une transition, mais une réécriture de la République : une tentative de refonder l’autorité par la structure, la confiance par la méthode, la légitimité par la compétence.
Derrière la confusion apparente, il y aurait sans doute une vision précise : reprendre la main sur l’appareil d’État, le reconstruire depuis le Palais. La Refondation ne serait peut-être pas un idéal ; ce serait un dispositif. Mais dans un pays saturé de crises, ce serait déjà une stratégie. Et Rawlings au Ghana n’avait pas fait moins.
Mais tout cela, bien sûr, n’est que conjecture pitchboulienne … En espérant toutefois qu’elle relève de la clairvoyance, et non encore d’un péché de mon incorrigible optimisme.
Ceci étant, cette analyse a un avantage. Elle apporte un éclairage à la question qui nous taraude depuis le 11 Octobre : a-t-on affaire à un pool d’officiers idéalistes (peut-être revanchards) nationalistes portés par un projet et une vision, ou sommes nous confrontés à un groupe de mercenaires opportunistes ?
L’avenir nous le dira.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 05/11/25


Posted on 5 novembre 2025
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