les Chroniques de Ragidro : Communication d’Etat, du président spectacle au pouvoir-silence

Posted on 14 février 2026

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Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 14/02/2026

Abstract : À Madagascar, la chute de Rajoelina marque le passage d’un président-spectacle, obnubilé par une communication bling-bling, à un pouvoir de transition adepte du silence institutionnel. Si cette sobriété rompt avec les excès du passé, elle s’avère dangereuse. Face à une jeunesse connectée, l’absence de récit laisse un vide comblé par le soupçon et les rumeurs de continuité. La transition doit impérativement rendre sa rupture lisible

Mon récent passage à Tana m’a fait ressentir une chose inattendue : la chute de Rajoelina a largement changé l’acoustique politique. La chape de plomb sur la société semble s’être effacée, allégeant considérablement notre charge mentale. Bien sûr, la violence symbolique demeure, avec sa dimension à la fois tragique et émouvante. Deux villes cohabitent : l’une affairée dans sa survie sociale et sa culture de la lenteur, et l’autre avec ses deux pieds dans l’opulence et la modernité. Évidemment, les phénomènes et certains acteurs corruptifs sont encore en place, et il est probable que de nouveaux profiteurs remplacent les anciens. Mais le sentiment est là : on peut croire, malgré les frustrations et les impatiences, à de nouveaux possibles et à de nouveaux projets.

La disparition du bruit médiatique de l’ancien pouvoir rajoelinesque participe incontestablement de ce souffle d’air frais. On en a enfin fini des annonces de Miami sur Pangalanes, de l’importation de girafes, des Colisées et autres billevesées. D’un régime qui narrait fort, vite, partout et sans relâche une ode à la gloire d’un hyper-président à l’extrême vacuité, on est passé à un pouvoir de transition qui parle peu. Ce dernier s’exprime parfois tard, comme si ses actes devaient suffire à faire légitimité. Cependant, dans un espace public hyper-réactif, le silence n’est pas neutre : c’est un vide.

La nature ayant horreur du vide, celui-ci se remplit d’un bruit qui ne relève pas toujours des éléments les plus avisés. La communication est une arène dont l’ancien régime faisait un instrument central , tandis que la transition la traite comme accessoire. Or, l’acte sans récit laisse le public décider du sens, l’amenant parfois à y voir de la ruse, la continuité des collusions ou la trahison de la révolution. Dans un pays où une jeunesse connectée vient de démontrer sa capacité de bascule, l’interprétation relève purement du rapport de force.

La vitrine permanente : gouverner par affichage

Rajoelina gouvernait comme on administre une plateforme de communication : présence continue, images calibrées et narration en boucle. La communication politique reposait sur l’hyperpersonnalisation d’un président incarnant les annonces, les chantiers et les campagnes. Elle cultivait une esthétique de la grandeur à coups de superlatifs, de chiffres mirobolants et de projets symboliques. À travers les canaux présidentiels, les médias proches et les réseaux sociaux, elle assumait la mise en scène d’une modernisation factice. Le récit présidentiel vendait, tant au niveau national qu’international, un Madagascar « d’exception », futur hub technologique, bientôt grenier de l’Océan Indien ou vitrine de la lutte environnementale.

Quand on observe le classement de la Grande Île en termes d’attractivité des investisseurs, on se dit qu’il était grand temps de sortir de l’inanité des discours et du bling-bling. Le coût de cette stratégie de façade était d’ailleurs prévisible : la dissonance. Face aux délestages, à l’inflation et à la fragilisation des services, plus l’image se voulait polie, plus l’écart avec la réalité devenait insupportable.

Les ficelles d’un pouvoir qui voulait tenir le récit

L’ancienne mécanique tenait en quelques principes sémantiques redoutables, du moins tant que le public voulait « croire au film ». Elle érigeait le chef en solution et sauveur absolu, multipliait les grands projets superlatifs et promettait la modernisation pour une « nouvelle ère », tout en dénonçant systématiquement la manipulation de « forces hostiles » et de l’étranger.

Mais lorsque le public juge ces ficelles trop grosses, il rejette moins l’histoire narrée que l’escroquerie d’un récit violemment confronté à la réalité de ses délestages, pénuries, inflation et délabrement généralisé. La Gen Z a brillamment exploité cette brèche avec un contre-récit immédiat, documenté et viral. Dès lors, la communication bling-bling de performance s’est retournée contre ses auteurs : elle a cessé de convaincre pour commencer à exaspérer.

La transition : moins de spectacle, plus de brouillard

La transition s’installe avec un ton institutionnel axé sur la Constitution, la sécurité, le chronogramme, la concertation et une durée limitée. La feuille de route est posée comme si le calendrier suffisait à faire politique. Or, un pays n’avance pas au tableur : il avance à l’horizon et au sens partagé.

Le pari implicite du nouveau pouvoir est que la légitimité découlera des actes — procès, réformes, élections — bien plus que du récit. C’est un pari extrêmement risqué quand l’interprétation précède l’évaluation, et quand le moindre silence se transforme inévitablement en soupçon.

Sa grammaire communicationnelle s’esquisse à travers des logiques de rupture morale affichée : sobriété de mise en scène, concertation proclamée en priorité, dépersonnalisation relative et sobriété médiatique fuyant les images triomphalistes. Cependant, cette grammaire souffre d’une absence de vision et d’un récit proactif, délaissés au profit de logiques de réactivité face aux critiques.

Il n’y a pas une absence totale de communication, mais nous sommes face à une « communication de survie » consistant à ne pas trop promettre, ne pas trop s’exposer et éviter les faux pas. En ligne, cette prudence ressemble très vite à de l’opacité, et l’opacité mène tout droit à la perception d’une continuité, nourrissant les soupçons de collusion et de trahison.

Du trop-plein au soupçon : la fin du “chèque en blanc”

Sous Rajoelina, la défiance est née par saturation face à des promesses et des images sans cesse contredites par le quotidien. Les réseaux sociaux ont d’ailleurs largement documenté cette dissonance. Avec la transition, la nature du reproche change : on n’accuse plus l’excès, mais le déficit flagrant d’explication. Le public, et la Gen Z en particulier, ne veut ni de promesses, ni de silences, ni de l’injonction « Minoa fotsiny » (« faites-nous confiance »).

Ils exigent des garanties, des mécanismes clairs et des preuves de participation pour savoir qui décide, comment, avec quel contrôle et quelle transparence. Cette jeunesse scrute les nominations, les lenteurs et les ambiguïtés ; le moindre flou devient un signal d’alerte et la moindre incohérence se transforme en capture d’écran ravageuse.

La société civile pointe du doigt cette prudence excessive et le manque de transparence, tandis que l’opposition oscille entre un soutien conditionnel et la dénonciation d’un simple changement de façade. Dans cet entre-deux incertain, le pouvoir laisse d’autres acteurs écrire le récit, parfois au prix d’une radicalisation du soupçon. Ce phénomène est d’autant plus pernicieux que l’intelligence artificielle amplifie dramatiquement cette défiance, alimentée par une pléthore de productions, de pseudo-analyses et d’influenceurs manipulés qui tissent la toile d’une réalité largement déformée.

La communication comme révélateur des priorités

La comparaison des deux grammaires communicationnelles révèle une hiérarchie claire : si l’ancien régime faisait de la communication un véritable capital politique , la transition la traite comme une simple variable d’ajustement au service de la reconstruction institutionnelle. Ce choix rompt certes avec la performance de façade, mais il abandonne dangereusement le terrain symbolique à l’instant même où le symbole décidera de la légitimité. Après une chute de régime portée par une forte mobilisation numérique, la politique n’est plus un monologue : c’est devenue une co-production. Le public n’accorde plus sa confiance par défaut ; il attend un contrat de clarté absolu et punit sévèrement les zones grises.

Les tireurs embusqués : l’argument de la “continuité”

Dans ce brouillard de communication, les adversaires trouvent un angle d’attaque simple et efficace : la « continuité ». Ils dénoncent la continuité des réseaux, des privilèges, de l’impunité, de la corruption et de l’inaction. Comme la transition tranche rarement de manière publique, l’accusation n’a même pas besoin de prouver : il lui suffit de suggérer. La rumeur prospère ainsi sur les silences et la suspicion sur les prudences. Si hier l’excès de parole donnait l’impression de travestir la réalité, aujourd’hui la retenue donne fortement l’impression de cacher des choses. Les partisans de l’ancien régime peuvent alors se permettre de jouer la carte du « nous, au moins, on construisait », tout en se recyclant en procureurs, dans une insupportable et cynique hypocrisie.

L’argument de l’inaction est le plus politiquement rentable : la transition s’appuie sur des procédures, un calendrier et une prudence institutionnelle, imposant un tempo très peu visible. Les critiques, elles, n’ont besoin que de quelques images pour frapper : une nomination contestée, un dossier qui traîne, une arrestation sélective, un « gros poisson » qui circule librement, ou une réforme annoncée sans mode d’emploi. Et la formule tombe, nette et sans appel : « rupture promise, continuité organisée ». Le pouvoir est face à un triple piège : le silence, la posture défensive ou une justice spectaculaire sans pédagogie. Chaque option nourrit une nouvelle critique, d’où l’urgence absolue de rendre la rupture lisible à travers des mécanismes, des dispositifs et des preuves vérifiables.

Fragilité interne : les luttes au sein de la junte

Aux offensives externes s’ajoute un facteur interne largement corrosif qui pompe un maximum d’énergie : les luttes intestines. La junte et l’organisation de l’État ne sont que des assemblages hétéroclites. L’ennemi commun s’étant effacé, les rivalités et les ambitions font apparaître de profondes fractures, engendrant des luttes de pouvoir d’une extrême dangerosité qui s’appuient parfois sur des influences étrangères.

Faucons contre pragmatiques, sécuritaires contre technocrates, rupturistes contre recycleurs et ambitions personnelles : même invisibles pour le grand public, ces tensions laissent des traces évidentes. Elles se traduisent par des hésitations, des nominations contradictoires, des signaux confus, un calendrier qui glisse et une lutte anticorruption rythmée par les rapports de force. Finalement, on gouverne moins par décision que par recherche d’équilibre.

Cette fragilité a un effet mécanique pervers : elle attise les surenchères et les tentatives de récupération. Trop souvent, elle pousse à compenser cette faiblesse par une nouvelle verticalité visant à sécuriser, contrôler et réduire le débat, au risque de fabriquer exactement le fantôme autoritaire qu’on prétendait chasser. Le risque final est double : une paralysie à force de temporisation et de colmatage, couplée à une dérive confondant le contrôle avec la gouvernance.

La sortie par le haut porte un nom sobre : la cohérence. Elle doit être interne, avec un cap et des arbitrages assumés, et externe, via un contrat public de transparence et de participation. Car en définitive, un pouvoir qui ne raconte pas ce qu’il fait laisse inéluctablement les autres raconter ce qu’il est. Et, à Madagascar plus qu’ailleurs, « les autres » savent parfaitement faire basculer le scénario.

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 14/02/2026

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