Les Chroniques de Ragidro : Le Mirage du blindé

Posted on 6 avril 2026

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Abstract : Blindés à chenilles, drones, hélicoptères, fusils de précision, promotions en cascade de généraux : à Madagascar, la tentation militariste revient toujours sous des formes nouvelles. Pourtant, l’île n’a pas d’ennemi extérieur crédible. Alors à quoi servent vraiment ces démonstrations de force ? À défendre la nation, ou à intimider la société ? De Ratsiraka à aujourd’hui, une même logique semble se confirmer : l’armée n’est pas tant pensée comme rempart de la souveraineté que comme instrument de stabilisation politique intérieure.

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 06/04/26

À l’époque, Antoine, notre chanteur aux cheveux longs et aux idées pas toujours courtes – qui, soit dit en passant, était originaire de Tamatave – nous chantait : « pourquoi, pourquoi ces canons qui nous coûtent tant ? »…

De la Deuxième République de Didier Ratsiraka aux récents fruits de la coopération militaire entre le Madagascar de Randrianirina et la Russie, on nous offre ce spectacle de ces anachroniques matériels militaires  : pourquoi diable peut-on avoir besoin de blindés à chenilles à Madagascar ?

On assiste encore une fois, dans la Grande Île, à ce spectacle paradoxal d’une nation sans ennemis extérieurs, mais dont les dirigeants semblent vivre dans une permanente paranoïa du siège. Je parle d’assiègement militaire, et non pas de seza… Quoique.

Cette tendance, qui caractérise ce qu’on appelle la prétorianisation de l’État, reflète une récurrente vérité : dans la Grande Île, l’armée n’est pas l’outil de défense de la patrie, mais le premier client du régime en place.

L’arme comme décor

L’histoire militaire malgache reflète ce goût pour le symbole militaire d’apparat, coûteux et inutile. Dans les années 1970, l’amiral Ratsiraka dotait le pays de MiG-21 et d’autres systèmes sophistiqués. Pour quoi faire ? Le MiG-21 était un intercepteur de haute altitude conçu pour la guerre moderne en Europe… N’y avait-il vraiment rien de plus adapté à Madagascar pour surveiller les côtes ou courir après le Dahalo et ses zébus… ???

Encore une illustration de ces éléphants blancs dont on est friands… Gabegies que l’on rattachera à la litanie des Colisée du Rova ou autres téléphériques de qui on sait…

Il fallait là servir de décorum à une « révolution » qui s’essoufflait et prouver aux yeux du monde que Madagascar comptait… Un Andry Nirina avait lui aussi tenté de s’affirmer dans cette diplomatie d’apparat décalée des besoins réels du pays.

Quarante ans plus tard, le script reste identique. L’arrivée de matériel russe – blindés à chenilles, fusils de précision, drones de surveillance et hélicoptères – sous le régime Randrianirina ne répond à aucune urgence géopolitique. À moins de vouloir débarquer les blindés sur les plages de Juan de Nova… Ce ne sont évidemment ni les Comores voisines, ni les Seychelles, ni Maurice que l’on peut imaginer préparer une invasion.

Il est vrai que l’acquisition de matériel russe fait plaisir à certains nationalistes qui y verront une rupture avec l’ancienne puissance coloniale et une reprise en main du destin national.

Le véritable ennemi est intérieur

L’ennemi, pour le régime, est encore une fois à l’intérieur. Le blindé n’est plus ici un outil de guerre ; c’est un accessoire de psychologie et d’intimidation interne. Il s’agit de saturer l’espace urbain, de décourager de manière préventive les foules, et d’affirmer encore une fois que le pouvoir dispose seul du monopole de la violence brute.

La mise en œuvre de ces blindés de combat peut ici constituer un basculement doctrinal majeur. Ces matériels, conçus pour la guerre de haute intensité, parce que trop lourds, trop lents, n’ont aucune utilité tactique contre les Dahalo en brousse (encore eux). Et il est difficile d’imaginer qu’ils puissent être utilisés dans un conflit de défense.

Mais leur présence en milieu urbain crée un danger de massacre indiscriminé. Les images de répression en Birmanie sont là pour nous alerter.

L’enjeu pour le pouvoir serait, de fait, la sidération psychologique : transformer chaque carrefour en zone de guerre, avec des engins invulnérables aux projectiles, et étouffer dans l’œuf toute velléité de manifestation.

Acheter la loyauté, fabriquer le silence

Entre ces deux pôles de démonstration de force et d’exposition indécente de matériel – indécente au regard des besoins réels du pays –, les parenthèses civiles ou semi-civiles de Ravalomanana et Rajoelina ont illustré une autre facette du problème de cette gabegie militariste paranoïaque : la domestication des forces de sécurité.

Marc Ravalomanana avait cru pouvoir acheter la loyauté de l’armée par une amélioration des soldes et une gestion « managériale ». Il a échoué en sous-estimant la profondeur des réseaux de corruption et d’influence au sein de la hiérarchie.

Andry Rajoelina a, lui, poussé l’art du clientélisme militaire à son paroxysme, en multipliant les promotions de généraux à un rythme « industriel » : 65 promotions en 2018, 35 en 2024. Si l’on ne dispose pas des chiffres actualisés, ils seraient aujourd’hui, a minima, quelque 150 généraux d’active… qui devraient encadrer un corps d’armée de 300 000 hommes, au ratio courant de 2 000 hommes par général de brigade… quand on atteint le chiffre de 25 000 tous corps d’armée confondus…

On a là, à Madagascar, ce que l’on appelle une armée mexicaine : une pyramide inversée où le nombre d’officiers supérieurs devient démesuré par rapport au nombre de soldats de rang. Est-ce parce que le drapeau du Mexique est lui aussi vert, blanc, rouge… ?

Le TGV a ainsi transformé la haute hiérarchie en caste de privilégiés. Un général promu est un général qui ne conteste pas ; un colonel promu est un allié qui protège les intérêts économiques du clan au pouvoir. Stratégie hasardeuse.

Mais on l’a vu : les ralliements forgés artificiellement sur ce clientélisme opportun ont vite fait, d’une part, de se retourner et, d’autre part, d’ouvrir la voie à des frustrations violentes chez les officiers et sous-officiers subalternes, émettant des « et mon tour alors, c’est pour quand ? »

Cette stratégie de l’apaisement par le galon crée un État dans l’État. L’armée n’est plus une institution de service public, mais une corporation mutuelle dont la mission principale est d’assurer sa propre pérennité… et celle de son bienfaiteur… du moment. Il est toutefois à remarquer que l’audit de la cour des comptes sur le Ministère de la Défense semble ne se préoccuper  que de la conformité des procédures de dépenses sans aborder le problème des rôles, des effectifs et des retraites.

Le coût social de la gabegie sécuritaire

Et même si, proportionnellement, la part du budget des forces de l’ordre malgaches reste souvent en deçà de la moyenne des pays africains, assurer les soldes et les retraites de cette pléthorique hiérarchie militaire – ce qui est fait au détriment des équipements de la soldatesque – caractérise un volet financier dont on pourrait se passer au regard des urgences…

Sans énoncer l’évidence que ces fonds, utilisés sur des lignes de budget social, auraient eu plus d’impact, on admettra quand même qu’on a toujours besoin de sécurité.

Mais l’amélioration de la sécurité n’a-t-elle pour seule voie que la croissance des outils de répression ? Ou bien le progrès social n’est-il pas la voie la plus raisonnable et la plus efficace de lutte contre l’insécurité ?

Le risque de l’État-garnison

De Ratsiraka à Randrianirina, les pratiques montrent que le pouvoir à Madagascar reste toujours une affaire de caserne masquée par des rituels civils. Peter Turchin décrit bien, dans son modèle, que la composante militaire reste la pièce essentielle des mécanismes de changement de pouvoir.

On comprend pourquoi les dirigeants successifs se préoccupent autant de bichonner les corps militaires et d’assurer la paix sociale au sein de ce corps en perpétuel déséquilibre… bichonné par l’équipement… ou bichonné par l’avancement…

Le problème, c’est que ces stratégies, loin de consolider la nation, ne font probablement que la fragiliser en faisant de l’armée une variable d’ajustement de la stabilité de l’État, laquelle s’avèrera de plus en plus difficile à maîtriser.

Tant que l’armée sera perçue comme un instrument de survie politique plutôt que comme un garant de la souveraineté nationale, Madagascar restera prisonnière de ce cycle : des généraux toujours plus nombreux, des chars toujours plus neufs, et un peuple toujours plus pauvre.

Le blindé russe dans les rues d’Antananarivo n’est pas le signe d’une force retrouvée, mais peut être bien l’aveu d’une faillite démocratique profonde.

Le défi de ce régime est de ne pas devenir un État-garnison, où la sécurité devient une fin en soi, en oubliant que la sécurité et la paix durable reposent davantage sur le développement que sur la capacité de répression.

Antoine chantait aussi : « qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ? » Lui, au moins, se posait la question que beaucoup de nos dirigeants devraient se poser.

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 06/04/26

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