
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Octobre 2020
La confrontation à ces terribles images de famine dans le Grand Sud de Madagascar est un de ces moments où se réveillent ma mauvaise conscience et ma culpabilité. Ces images me sont insoutenables où je vois nos frères et nos sœurs perdre leur dignité et leur humanité même dans la plus horrible des misères et la faim. Je vis en honte mon incapacité à ne pouvoir protéger les plus faibles d’entre nous face à ces cataclysmes.
Et je consolerai provisoirement mon malaise d’un coup de transaction carte bleue. Ou lancerai un programme de soutien d’une organisation locale. Et puis je rêverai un « plus jamais ça »… Et puis j’oublierai, noyé dans mon tourbillon de la vie… Je redonnerai attention à des choses « plus importantes et plus quotidiennes » avec l’extinction progressive du buzz entretenu un temps par les médias qui en auront fait leur UNE avant qu’ils ne considèrent que le bouton de fièvre de Trump est plus essentiel que la faim de millions de personnes.
Mais aujourd’hui viennent aussi la colère et l’indignation. Parce que ce sentiment de honte évoqué, que devrait éprouver tout être humain, me semble-t-il normalement constitué, parait bien loin de ce que l’on perçoit de nos dirigeants.
S’ils vivaient, eux aussi, ce sentiment de honte prélude à un possible engagement responsable, la déclinaison du « plus jamais ça, plus jamais ces images de corps d’adultes et d’enfants décharnés » devrait s’instaurer en fonds de la définition de l’action politique et de l’action gouvernementale. On fait face au contraire à la faillite d’un Etat qui échoue encore une fois dans l’exécution de son premier rôle : la sécurité alimentaire, sociale et sanitaire de ses citoyens… Alors même que des fortunes se bâtissent sur fonds d’aides internationales.
Cela suffit, désormais. On n’en peut plus de cet habillage d’actions humanitaires. On n’en peut plus des images compassionnelles de ces enfants malnutris dans les mains d’un dirigeant qui les vêt complaisamment d’un tee-shirt du Programme Alimentaire Mondial…Constat violent de carence.
Dans la liste des situations d’urgences du Programme Alimentaire Mondial, on énumère : Nigéria, cause : conflits armés ; RDC, cause : conflits armés ; Sahel, cause : conflits armés ; Sud Soudan, cause : conflits armés ; Syrie, cause : conflits armés ; Yemen, cause : conflits armés
A quel conflit devons-nous cette crise récurrente du Kéré et son million de personnes touchées dans le Grand Sud malgache ?
1928, 1930-1931, 1941-1944, 1956, 1980, 1982, 1989 -1990, 1991-1992, 2000-2004, 2009-2012, 2014-2015, 2016 … sont les années qui ont caractérisé des périodes de famine dramatiques. Les populations de l’Androy semblent n’avoir de fait connu que peu d’années de répit. Mais pourquoi diable ce problème n’a t il pu jamais être pris en charge de manière globale par les gouvernements successifs ? Pourquoi diable doit on se satisfaire de l’aide des organisations internationales et des programmes d’aide alimentaire pour poser un sparadrap sur une hémorragie ?
Alors oui, le Bureau National de Gestion des Risques et des Catastrophes (BNGRC), les ONGs de terrain, l’Office Régional de la Nutrition, le groupe SAMS (Sécurité Alimentaire et Moyens de Subsistances), soutenus par le Programme Alimentaire Mondial en particulier sont sur le coup en soutien urgent des populations … Mais …
Les stratégies mises en œuvre ne semblent être que des stratégies de réponse à l’urgence. On est dans le court terme et, encore une fois, dans l’humanitaire et la réaction. Il serait temps de fonder l’intervention des acteurs, la nôtre, acteurs de la société civile, comme celle de l’Etat, sur des logiques de résilience qui sauraient se préoccuper avant tout d’un : « Et après la crise, on fait quoi pour ne plus revenir en crise ? ».
Selon l’Office national de la Nutrition (ONN) de Madagascar, organisme rattaché à la Primature qui a la charge de mettre en œuvre la Politique Nationale de Nutrition , 42% des enfants de 0 à 5 ans souffriraient de carence alimentaire chronique et de retards de croissance. 8% seraient état de malnutrition. Comment peut-on vivre avec cela, comment peut-on tolérer cela face au constat simultané de la gabegie généralisée ?
Oui, il existe de longue date des programmes de développement sur ces territoires. Oui, les difficultés économiques, géographiques, climatologiques, structurelles, infrastructurelles, géologiques, hydrologiques, culturelles, humaines même, sont immenses… Ici comme sur d’autres territoires de la Grande Ile… Mais on n’en peut plus de ces images qui reviennent régulièrement.
En février 2020, le chef de l’Etat malgache entendait vouloir être le champion toute catégorie dans le combat contre la sous- alimentation. Qu’est que ce serait à moins ? En février 2020 on disait tout faire pour lutter contre le Kéré et on déclarait « le temps de l’action est aujourd’hui venu ». 8 mois après, on décrit 1,4 million de personnes en insuffisance alimentaire, dont 850 000 dans un état grave à cause d’un déficit de pluie dû à El Nino. Ne pouvait-on pas l’anticiper ? Était-il vraiment plus urgent de bâtir des laboratoires pharmaceutiques pour produire un CVO à l’efficacité non prouvée ?
Mais encore une fois, il ne suffit pas de dénoncer et de nous indigner. Il va falloir qu’on arrive à agir SIGNIFICATIVEMENT de manière collective, et non pas de manière éparse à travers des micro-projets locaux, certes louables, mais qui sont autant de minuscules sparadraps sur l’hémorragie que vit le pays.
Il va bien falloir qu’on arrive à mobiliser de manière massive cette fameuse GASYPORA à la hauteur de son potentiel, de sa responsabilité et à la hauteur de ce que méritent le pays et nos compatriotes.
Pour autant nous avons ce devoir de dénoncer et de nous indigner des carences de gouvernance. Qu’on ne vienne pas nous dire « ne tirez pas sur l’ambulance, il fait ce qu’il peut ». Parce que je ne suis pas sûr qu’il fasse tout ce qu’il peut… Ni qu’il le fasse bien… Et cette capacité à vouloir monopoliser et s’approprier, à travers son ONG, tout ce qui traite de l’action humanitaire pour ce qui me semble ne relever que d’enjeux d’image me choque profondément.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule)
Octobre2010

andrianjorar
7 octobre 2020
Indigné, et après ?
pitchboule
7 octobre 2020
Indigné d’abord… J’ai hésité à poster… Parce que je me suis dis » ne va pas fairee du buzz sur le drame des gens. Ne vas pas faire ce que tu lui reproches ». Et puis, je me suis dis qu’il fallait arrêter de vouloir par élégance « arrêter de tirer sur l’ambulance ». Il a voulu le job. Il n’a qu’à l’assumer. Et je dénoncerai ces dérives que je juge indigne à se faire de la pub sur l’image de la misère.
Quant à ce que je peux faire, je vais travailler, comme je l’ai déjà fait à soutenir depuis là ou je suis, les projets des ONGs que je peux soutenir. Et envoyer des sous à la PAM… Qu’est ce que j’ai d’autre à faire.
andrianjorar
7 octobre 2020
Bien sûr qu’on peut reprocher PRM de se mettre tout le temps sous projos, et il doit en attendre en conséquence les critiques y afférentes. Mais la résolution de la famine dans le Sud ne peut être que systémique et par conséquent dépasse de très loin un mandat politique. Amha
andrianjorar
7 octobre 2020
Bien sûr qu’on peut reprocher PRM de se mettre tout le temps sous projos, et il doit en attendre en conséquence les critiques y afférentes. Mais amha, la résolution de la famine dans le Sud ne peut être que systémique et par conséquent dépasse de très loin un mandat politique et j’ai cessé de croire en ces ONG qui vivent sur le malheur des autres.
RABETAFIKA
7 octobre 2020
Tu fais déjà beaucoup de là où tu es Pitch, mais tout cela n’est pas porté sur la place publique, encore moins dans les réseaux sociaux qui, pour d’aucuns servent, toute honte bue, d’instruments de propagande. LinkdIn, en particulier, fait aujourd’hui les frais de ce genre de dérive.
Quant à la GASYPORA que tu évoques, tu sais autant que moi, qu’elle oeuvre à sa manière pour apporter ce qu’elle peut, même si elle n’a pas vocation suppléer aux carences structurelles des P.P.
Quelques points de repère en passant :
– le recrutement et l’accompagnement de centaines d’étudiants dans des universités françaises ;
– la création de la bibliothèque du Conseil Supérieur de la Comptabilité à Ampasanimalo, accessible à tous les étudiants et professionnels, et l’approvisionnement de ses rayonnages en ouvrages techniques divers, jusqu’en décembre 2019 ;
– les dons de matériels informatiques à des écoles et des ONG ;
– la collecte d’ouvrages juridiques, économiques et fiscaux pour la Fac DEGS ;
– le premier grand rassemblement de la diaspora malgache à la Faculté de Droit et de Science Politique d’Aix en Provence, qui a réuni plus de 800 participants, à l’initiative de l’équipe de Zama Aix 2016. Une grande première dont tu étais l’un des principaux inspirateurs et réalisateurs ;
– l’animation – parfois houleuse – d’échanges et de réflexions sur le développement de Madagascar ;
– la publication d’études diverses et d’un ouvrage sur la fiscalité malgache, etc.
De petites gouttes d’eau dans l’immense mer des besoins du pays, en réalité, mais c’est toujours ça de gagné !
Le paradoxe, je crois, c’est que nous ne nous sommes jamais autant intéressés et préoccupés de Madagascar que … depuis que nous en sommes partis. Le recul nécessaire, bénéfique, pour voir les choses différemment, et pouvoir suggérer des idées susceptibles d’apporter des solutions aux problèmes auxquels est confronté jour et nuit le plus grand nombre. Sans prétendre aucunement donner une quelconque leçon à qui que ce soit. Encore que …
La politique politicienne et partisane avec ses excès, ses dérives, et les turpitudes de nos politiciens (politicards) ont détruit notre pays.
On a célébré le 60ème anniversaire de l’indépendance. Faut-il s’en réjouir ? Quels bilans ? Quelles responsabilités devant l’Histoire et, surtout, quelles perspectives d’avenir ? Autant de questions qui taraudent l’esprit, à voir ce qui se prépare et se fait aujourd’hui ..
Roger RABETAFIKA
7 octobre 2020
Je comprends fort bien ta colère et suis avec toi mon frère !
Une petite lecture rétrospective pour ma part,
en guise de bilan pour le 60ème anniversaire de notre beau pays, et pour expliciter mon scepticisme quant à son futur développement, si rien ne change de façon drastique et résolue : ma récente conversation avec mon ancien prof de français/latin de la classe de … 4ème au lycée Galliéni, en 1969 😊😊😊
Je l’ai retrouvée grâce aux miracles des RS. Elle vivait à la Rochelle, avait 90 ans et encore toute sa tête ! Je viens d’apprendre avec stupeur son décès dans un accident de voiture : à cet âge-là, c’était bien imprudent de sa part de conduire encore !
——————
Bonjour,
c’est Roger Rabetafika. Je viens vous donner quelques nouvelles. Certaines vont sûrement vous faire plaisir, d’autres sans doute moins. Mais ce sont les choses de la vie …
Voici un peu plus d’un an que je suis parti à la retraite. J’en ai profité pour passer des vacances à Madagascar, en famille, notre précédent séjour remontant à … 1991 ! Un choix assumé😊…
D’abord les moins bonnes, LE CHOC : après 28 longues années d’absence, j’ai été terrifié par le titanesque travail à fournir pour remettre ce pays – et Antananarivo en particulier – sur la voie d’un véritable développement durable et profitable au plus grand nombre. Mais, en même temps, je reste plutôt « optimiste », car les choses peuvent bouger. Dans le bordel ambiant des rues de la capitale et de ses environs immédiats, j’ai eu le sentiment qu’il y a une espèce d’ordre apparent, une forme de discipline dans l’indiscipline et le désordre sans nom de la foule immense qui y circule du matin au soir.
Sans discipline collective cependant, rien ne pourra se faire !
Ce qui est insupportable, c’est la cohabitation entre l’indigence absolue du plus grand nombre avec l’opulence bling bling d’une infime minorité dont la cécité est totalement incompréhensible. Une bombe à retardement !
Un autre exemple, symptomatique : les routes, une vingtaine de kms pour aller dans ma famille dans la banlieue de la capitale Je n’ai jamais rien vu de pire, c’est innommable, un vrai cauchemar ! J’ai fait aussi Foulpointe-Mahambo, dans l’est du pays, 50 kms en 3h. Et entre la banlieue ouest de Tana et l’université d’Ankatso, 18 kms tôt le matin : 2h30 de trajet dans les embouteillages . Qui dit mieux ?
Comment font les gens du coin pour supporter cela ? Ceux qui doivent aller bosser tous les jours ? Je me demande !
J’ai toujours dit que c’est à cause de la politique politicienne et partisane que ce pays est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Et j’ai le sentiment que c’est loin de pouvoir changer !
Et pourtant, si on résumait les choses en 2 mots, on pourrait dire ceci :
– nos révolutionnaires de 72 étaient contents d’avoir mis dehors les Français mais n’étaient pas préparés à prendre la relève car ils ne parlaient bien ni en malgache ni en francais (douloureuse expérience en « frangache » vécue à la Fac de Droit de 74 à 76) ;
Et dans le cadre d’une très forte personnalisation et de concentration du pouvoir :
– Didier Ratsiraka s’est fourvoyé dans la conduite du pays avec son Livre rouge durant 25 longues années de pouvoir sans partage. Il l’a détruit, non seulement économiquement (surendettement avec le PAS, généralisation de la corruption, bradage des éléphants blancs et des cathédrales technologiques de la période d’investissement à outrance via des délits d’initiés honteux, etc.), mais a également foulé au pied les valeurs fondamentales qui doivent présider au bon fonctionnement de la vie en société ;
– Marc Ravalomanana s’était pris pour le Messie après le relatif succès de son 1er mandat de PRM, et croyait qu’il avait le droit de tout faire en mélangeant ses affaires privées avec la gestion de celles de l’Etat ;
– Andry Rajoelina a (re) détruit le pays avec son coup d’Etat de mars 2009. Où va-t-il le mener dans les années qui viennent, après son « élection » en 2018, avec sa démarche bling bling à tout va ? Personne ne le sait !
Comme je l’ai déjà dit aussi, j’en suis aujourd’hui à me demander si on n’est pas un peuple maudit à cause de nos politiciens !
D’un dirigeant à l’autre, à l’ego souvent surdimensionné, on n’est pas sorti de l’auberge. Et tant que la seule et unique préoccupation du Malgache de base restera la recherche – désespérément – de la pitance quotidienne, on ne pourra rien lui demander de plus qui puisse lui permettre de comprendre les choses, d’avoir un minimum de civisme, de respecter son prochain, en un mot : S’ÉLEVER, MORALEMENT, SPIRITUELLEMENT, ECONOMIQUEMENT !
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du pain sur la planche …
Mais, une nouvelle génération d’acteurs est née – une jeunesse entreprenante, compétente,k innovante, patriote – tant dans le pays que parmi les éléments de la diaspora. Il faut s’appuyer sur elle pour faire bouger les lignes et inventer un nouveau paradigme dans la gestion de l’économie de la Grande Île qui ne mérite pas le sort qu’elle a aujourd’hui. C’est notre seule et unique chance de la sortir du cercle vicieux de l’indigence dans lequel on l’a sciemment enfermée pendant presque 60 longues années d’indépendance 👹👹👹
Madagascar, pays béni des dieux grâce à ses nombreuses ressources naturelles et à la jeunesse de sa population, mais classé parmi les premiers pays les plus pauvres du monde : cherchez l’erreur …
Je ne fais pas de politique, cela ne m’intéresse pas. Je suis un simple observateur, mais très attentif, depuis mon départ de janvier 1984. Et j’essaie juste d’apporter ma petite contribution à la reconstruction de cette belle Grande Ile, un des plus beaux fleurons des pays décolonisés au lendemain de l’indépendance de juin 1960, disait-on- qui s’est écroulé à cause des turpitudes de ses politiciens !
Les bonnes nouvelles ensuite : j’ai eu l’occasion de revoir mes potes du lycée avec qui j’étais en classe de 1966 à 1973. Nous étions avec vous en 4ème AB1, avec Dominique et Hery Zo :
– Tsimisanda Henri Michel, l’inénarrable et inamovible major de la classe, depuis le concours d’entrée en 6ème jusqu’à la sortie de ses études en sciences agronomiques ; il est consultant en free lance après avoir occupé différents postes de responsabilité dans le public, dans le privé et même à l’international ;
– Rakotoarisoa Jean Eric, docteur en droit, Président de la Haute Cour Constitutionnelle ;
– Rakotoarison Rado, docteur en économie. Il a créé une école à Alasora où il accueille des élèves de la maternelle jusqu’à la terminale ;
– Rafiringason Rigobert, médecin.
Nous nous sommes retrouvés lors d’une fête familiale. Une belle histoire d’amitié qui dure depuis 54 ans, malgré l’eloignement géographique et les vicissitudes de la vie.
Vos redoutables versions et thèmes latins, et la culture que vous nous avez inculquée en cours de français ont fait partie des valeurs qui nous ont forgé et fait de nous ce que nous sommes devenus. MERCI ENCORE POUR TOUT CELA !
En ce qui me concerne, après 32 années de bons et loyaux services à l’université d’Aix-Marseille, je fête cette année le 30ème anniversaire de la publication de mon ouvrage sur la fiscalité malgache (qui se vend toujours 😊). Je n’ai pas vu le temps passer. Les problèmes du pays sont toujours les mêmes…
C’est presque désespérant 😢😢😢
Portez-vous bien !
Bien à vous,