Les chroniques de RAGIDRO : 3 millions de touristes à Madagascar, mirage ou opportunité ?

Posted on 8 décembre 2024

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Le président de la République reste fidèle à sa tradition de projets mirobolants censés propulser Madagascar dans la cour des grands. Il fait désormais état de pourparlers avec Emaar, géant immobilier de  Dubaï. L’objectif : métamorphoser le tourisme national pour atteindre trois millions de visiteurs à terme. Trois millions, rien de moins ! On pourrait ne pas contenir notre enthousiasme … Mais aussi notre inquiétude. Derrière cette vision ambitieuse se profilent des enjeux autrement plus complexes que la simple addition de chambres d’hôtels et de sujets à  selfies sur la plage.

Le promoteur Emaar , coutumier des projets gigantesques, offre en référence et en modèle à notre président la construction du complexe hôtelier de luxe Marassi en Egypte [1]… Des investissement pharaoniques sur le modèle égyptien, il  ne nous manquait plus que des sphinx et des pyramides à Miami sur Pangalanes …

Non je suis méchant. Toute plaisanterie mise à part,  les annonces de grands projets avancées par Cédric prêtent spontanément à suspicion : « encore du bling bling dans la lignée des Colisée du Rova ou autres téléphériques et stades de Barea » . Et l’idée de voir arriver des fonds du golfe hérisse tout aussi spontanément : ce ne sont pas ces émiratis qui nous  rassureront sur les dimensions éthiques et environnementales qu’un projet dit durable devrait assurer sous leur gouverne. Et moi qui parlais il y a peu de Robustesse VS Performance, avec les 820 mètres de hauteur du  Burj Khalifa ou le gigantisme  du Dubai Mall qui sera le plus grand centre commercial du monde, je suis servi en termes d’illustration de la démesure de projets ☹ …

Il reste que les enjeux nous obligent à un peu de réflexion et nous contraignent, en responsabilité, à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain… Et à caractériser ici les enjeux de ce genre de projet…. Encore faut-il faire preuve de vigilance .

Emaar n’est pas un inconnu dans le monde des projets pharaoniques. Avec le Burj Khalifa ou les îles artificielles de Palm Jumeirah, le groupe a imprimé sa marque dans le paysage des réalisations spectaculaires. Mais, comme tout colosse, il traîne aussi ses casseroles. En Algérie, les 25 milliards de dollars d’investissements [3] annoncés se sont soldés par des projets gelés. Au Maroc, le réaménagement de la corniche de Rabat n’a pas vu le jour. Et dans leur propre fief, à Dubaï, certains chantiers d’Emaar ont été victimes de leur gigantisme, rattrapés par des crises financières ou des erreurs de gouvernance. Qu’en sera-t-il à Madagascar ? La Grande Île deviendra-t-elle un nouveau chapitre brillant dans le portfolio du groupe…Ou une nouvelle  ligne en rouge dans la colonne des échecs ? De l’île Rouge à Ligne Rouge  « il n’y a que deux signes de différence ».

L’argumentaire présidentiel est séduisant : Il y a évidemment derrière ce genre de projets des enjeux de croissance économique avec des investissements massifs de la part d’entrepreneurs. Ceux là   seront attirés/rassurés  par l’implication d’un acteur de cette envergure dans le développement d’infrastructures et l’amélioration de la connectivité du pays (hotels, aéroports, routes). Et son corollaire est évident : création d’emplois directs dans l’hôtellerie, le bâtiment, la restauration, les transports, les services. La hausse des recettes fiscales et la stimulation des autres secteurs tels que l’agriculture et l’artisanat découlent évidemment de ce type de projets.

Madagascar a indéniablement besoin de ce genre de coup d’accélérateur. Mais il ne faut pas croire qu’un projet touristique peut, à lui seul, redresser l’économie d’un pays désormais reconnu comme le plus pauvre du monde. On bâtirait ici à bâtir un château de sable sur la plage (de Miami sur  Pangalanes) qui ne tiendrait pas face aux marées du réel.

Le tourisme est un secteur fragile, tributaire des tensions géopolitiques,  des aléas climatiques… Ou des crises sanitaires … On l’a vu avec le Covid. Maurice, avec son marketing léché accueillait au début du millénaire environ 656 000 touristes. L’île aura mis 20 ans ( !!!) pour doubler sa fréquentation et atteindre en 2019 1,4 millions d’entrées[2].  Mais en 2020, la pandémie de Covid-19  a fait chuter de 77,7% le volume des  arrivées touristiques !!!.

On se rend donc compte qu’il faut là aussi raison garder. Au regard des 270 00 touristes qui sont venus visiter l’Ile rouge en 2023, on se rend compte que l’horizon des trois millions de touristes reste encore un peu… lointain. Si Maurice avec son savoir-faire, ses moyens, ses infrastructures, sa stabilité met 20 ans pour doubler sa capacité d’accueil, combien de temps nous faudra t’il pour la multiplier par 10 ?

Et à supposer que ces visiteurs arrivent en masse, quid de la résilience de nos richesses naturelles. Si on peut imaginer que les infrastructures soient peu à peu adaptées à un afflux de visiteurs, la pression de ce tourisme de masse ne risque-t-elle pas de transformer un rêve en cauchemar  écologique et social ?

Par ailleurs, Emaar apportera sans doute des capitaux, mais à quel prix ? La souveraineté malgache est-elle compatible avec les évidentes exigences d’un investisseur de cette envergure ? Les exemples où des accords asymétriques ont laissé les pays d’accueil endettés, leurs ressources bradées et leurs populations exclues des bénéfices font florès.

Les errements d’investissements touristiques massifs sont nombreux. À Boracay, la pollution et la destruction des habitats ont mené à une fermeture temporaire de l’île. La Costa del Sol a vu une urbanisation effrénée nuire aux écosystèmes et marginaliser les locaux. Aux Maldives, les complexes touristiques ont accaparé terres et ressources, aggravant la pauvreté des populations locales. Bali souffre de surconsommation d’eau, destruction de rizières et tensions culturelles croissantes. À Maurice, l’accès des habitants aux plages est restreint, et les récifs coralliens sont endommagés. Autour du lac Victoria, le tourisme marginalise les pêcheurs et détruit les écosystèmes. Les stations de ski artificielles au Moyen-Orient aggravent la consommation énergétique, tandis que les méga complexes en Afrique déplacent des populations autochtones.

Ces erreurs soulignent l’urgence de penser un tourisme durable, respectueux de l’environnement et des communautés locales.

Le modèle touristique qu’Emaar propose est-il même pertinent pour Madagascar ? La Grande Île se distingue par sa biodiversité et ses cultures uniques. Un tourisme de niche, axé sur la durabilité et l’authenticité, semble plus adapté à ses atouts. Pourtant, c’est un tourisme de masse que l’on nous dessine ici. Un modèle qui a déjà montré ses limites.

Les priorités de Madagascar sont ailleurs. Santé publique, éducation, sécurité alimentaire : autant de chantiers urgents qui nécessitent des investissements massifs. Développer le tourisme sans renforcer ces bases, c’est construire une maison sans fondations. Un projet de cette ampleur doit être porté par une stratégie claire et inclusive. Quelles garanties offriront les négociations aux populations ? Les populations concernées seront-elles consultées ? La nécessaire transparence, dans ce dossier, restera-t-elle un vœu pieux?

Madagascar a déjà flirté avec des mirages semblables. On se souvient des promesses de zones franches industrielles qui devaient transformer le pays en « dragons de l’océan Indien ». Ou encore des rêves d’agro-industries géantes, censées faire de la Grande Île le grenier de la région. Ces initiatives se sont toujours  heurtées au mur de  la réalité des capacités locales, de l’absence de stratégie et, disons-le, d’un manque chronique de vision à long terme. MANQUE DE VISION long terme, c’est bien ce que l’on reprochera toujours à ce pouvoir…

Le pays est à la croisée des chemins. Une initiative Emaar pourrait être une opportunité, mais elle exige une vigilance absolue. Il ne suffit pas de rêver éveillé en grand ; il faut aussi planifier, protéger et inclure. Le tourisme peut être une chance, mais pas au prix de l’environnement, de la souveraineté ou de la dignité des Malgaches. Il faut miser sur des approches raisonnées, centrées sur les forces et les besoins réels du pays. Pourquoi ne pas penser ROBUSTESSE au lieu de céder aux sirènes faciles du gigantisme.  

À trois millions de touristes, le président se promet de nouveau la lune. Espérons qu’il n’oublie pas, encore cette fois,  que Madagascar a d’abord besoin d’un solide ancrage sur terre.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Décembre 2024


[1] Le projet Marassi d’Emaar en Egypte  caractérise des infrastructures résidentielles et hôtelières de luxe. L’Address Beach Resort Marassi comprend 118 chambres, 169 résidences et une plage privée pour un investissement de 100 millions de $. Le Marassi Golf Resort & Spa propose des chambres et résidences haut de gamme autour d’un parcours de golf. Le Marassi Marina and Yacht Club est le premier port de plaisance international de la côte nord … etc…
[2] pour 1,9 milliards $  de recettes et 15% du PNB

[3] En 2007, le groupe immobilier avait annoncé des projets d’investissement en Algérie, estimés à environ 25 milliards de dollars (embellissement de la baie d’Alger, construction d’un campus technologique, réalisation d’un complexe médical, construction d’un complexe touristique …). Les investissements prévus n’ont pas été concrétisés portant un coup dur pour l’économie algérienne, qui comptait sur ces projets pour stimuler la croissance et l’emploi.

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