Ou « Il est temps de reprendre l’écriture — et la lecture — de notre histoire »

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) _ 20/07/26
Abstract : Nous sommes l’un des plus jeunes peuples de la Terre, et l’un des rares nés de deux mondes que tout séparait : l’Asie insulaire et l’Afrique, réunies sur une même île il y a à peine quinze siècles. De ce brassage, nous avons fait un peuple — fabriqué ici, de toutes pièces. Mais on nous a appris à nous lire autrement : par vagues et par rangs, Asiatiques en haut, Africains en bas. Ce mythe n’est pas une erreur, c’est une arme politique. Enquête sur un récit d’origine forgé pour nous diviser — et qu’il est temps de reprendre en main.
Nous avons tendance à l’oublier… et cet oubli nous coûte probablement très cher : le peuple malgache est l’un des plus jeunes de la Terre… C’est aussi l’un des rares nés de deux mondes que tout séparait.
Là où la plupart des peuples se forment du mélange de voisins, le Malgache naît d’une double traversée. D’un côté, l’Asie insulaire : des navigateurs austronésiens de Bornéo, cousins des Ma’anyan, franchissant l’océan Indien en pirogue à balancier, il y a peut-être quinze siècles. De l’autre côté, l’Afrique : des populations bantoues venues par le canal du Mozambique, rejointes par les apports arabo-swahilis.
Deux rives… deux océans… un seul peuple… fabriqué ici… tard… et de toutes pièces. Cette évidence, qui devrait être notre fierté la plus tranquille, on nous en a soigneusement détournés.
À la place, on nous a raconté l’histoire inverse : celle des vagues et des rangs. Des Asiatiques d’abord, plus clairs, plus « civilisés », installés sur les Hautes Terres. Des Africains ensuite, plus foncés, refoulés vers les côtes. Chacun à sa place, chacun à son étage — comme si le brassage n’avait jamais eu lieu, et comme si l’ordre d’arrivée décidait, encore aujourd’hui, de qui prime sur qui.
Ce récit-là, commode, n’est pas tombé du ciel. Il a une généalogie… Et cette généalogie est politique de bout en bout.
Anatomie d’un mensonge utile
La première main à écrire ce récit a été malgache. Avant même les Européens, la monarchie de l’Imerina ne s’est pas contentée de hiérarchiser — toute société politique le fait. Mais elle a fait plus … et de manière plus lourde de conséquences : elle a justifié le rang par l’origine andriana, hova, andevo ; fotsy contre mainty…, et elle a adossé la prééminence de son élite au mythe d’une souche supérieure « venue d’ailleurs »… tandis que les Vazimba, ces « premiers habitants » qu’on aurait supplantés / décimés, servaient à légitimer l’ordre par l’antériorité et la conquête
Ce n’est pas la hiérarchie qui nous a divisés… c’est cette habitude de lire le rang dans l’origine… C’est cette grammaire que le colonisateur n’aura plus qu’à durcir et à « prouver » au compas.
L’idée d’une souche plus noble « venue d’ailleurs » est donc, pour une part, endogène. Nous nous sommes divisés nous-mêmes avant qu’on ne nous divise.
Et puis arrivent les missionnaires britanniques de la London Missionary Society, qui travaillent main dans la main avec cette aristocratie des Hautes Terres. En établissant, à juste titre, la parenté linguistique austronésienne de notre langue, ils offrent une caution savante à un classement social : l’élite qu’ils fréquentaient, plus claire, se trouvait rattachée à une lignée asiatique « distincte » des peuples côtiers. La linguistique, qui disait vrai, s’est alors mise au service d’un préjugé.
Et puis vient la main coloniale… la plus lourde. L’œuvre monumentale d’Alfred Grandidier[i], avec ses classifications ethnographiques relayées opportunément par l’administration, fige la population malgache en une vingtaine de « tribus » aux frontières nettes (Merina, Betsileo, Sakalava…). Mais Grandidier et l’administration ne décrivent pas des groupes préexistants aux identités en réalité fluides et mêlées — ils les créent… souvent pour les besoins du recensement et du gouvernement colonial.
Et Gallieni transforme cet outil en instrument de gouvernement. Sa politique des races[ii] a fait très exactement ce que son nom annonçait : après avoir brisé l’hégémonie merina, elle réifia la catégorie « côtiers »… pour dresser les périphéries contre le centre. Diviser pour régner exige des frontières ethniques stables ; l’administration les fabrique, mètre-ruban et compas crânien à l’appui, dolichocéphales contre brachycéphales[iii], dans le grand délire classificatoire de l’époque. Le modèle en mille-feuille — les Asiatiques dessus, les Africains dessous — n’est pas une lecture de notre passé : c’est une grille de commandement.
Voilà ce qu’il faut nommer, sans détour : le récit dominant de nos origines n’est pas un résumé neutre du savoir. Il sélectionne, arrange et hiérarchise les données au service d’un intérêt — hier légitimer une aristocratie ou un pouvoir colonial, aujourd’hui nourrir des rivalités électorales. Un projet politique déguisé en savoir objectif.
Découpler l’origine de la hiérarchie
Qu’on m’entende bien : il ne s’agit pas de nier les briques du récit. La parenté avec le ma’anyan de Bornéo est réelle. Le fond bantou l’est tout autant. La génétique elle-même — l’étude, souvent citée, qui suggère une poignée de fondatrices à l’origine de la population — confirme le double apport.
La diversité de nos origines est notre patrimoine ; le classement de ces origines est une greffe étrangère — aristocratique, puis coloniale. Et le seul héritage vraiment allogène que nous portons encore, ce n’est pas le sang asiatique ni le sang africain : c’est la hiérarchie qu’on a plaquée sur notre brassage pour mieux nous tenir.
L’historien Pier Larson[iv] a montré, que l’identité « merina » elle-même, et la standardisation de notre langue, sont en grande partie des produits de l’ère de la traite et de la « créolisation » : des populations d’origine diverse, brutalement mises en contact dans le cadre de l’esclavage, y ont produit une culture et une identité nouvelles. Le groupe supposé « le plus pur » et « le plus ancien » n’est donc pas une essence primordiale surgie du fond des âges, mais lui aussi une construction récente.
Il n’existe, en amont, aucun peuple antérieur et intact dont on pourrait réclamer l’héritage exclusif… Et toc !
Ce que le mensonge nous cache
On touche ici au plus grave : cette rivalité ethnique fabriquée n’est pas seulement fausse, elle est utile à qui veut détourner notre regard.
Prétendre dépasser la fausse guerre merina/côtiers, ce n’est surtout pas demander à quiconque d’oublier les injustices bien réelles. C’est bien l’inverse : c’est comprendre que le récit ethnique est précisément l’écran de fumée qui nous empêche de les voir.
Le mécanisme, on le connaît : quand une crise éclate — accaparement des terres, misère d’une région, captation d’un marché public —, on nous la présente comme un vieil antagonisme entre Merina et côtiers. L’indignation se détourne alors vers l’ethnie : on cherche le coupable dans « l’autre groupe » plutôt que dans le système qui produit l’injustice.
Or ce système n’a pas de couleur. L’oligarchie qui capte la rente se recrute aussi bien sur les Hautes Terres que sur les côtes ; le centralisme qui étouffe les régions sert des intérêts, pas une « race ». Mais tant que la colère reste captée par le clivage ethnique, elle ne remonte jamais jusqu’à sa vraie cause : le peuple se divise horizontalement — région contre région — au lieu de regarder verticalement, vers ceux qui gouvernent et profitent. Le récit ethnique occupe le regard, désigne de faux adversaires, protège les vrais bénéficiaires. Dénoncer les fausses rivalités d’origine, ce n’est donc pas minimiser les injustices : c’est écarter le rideau qui les dissimule, pour enfin les combattre là où elles se trouvent.
Tant que nous lisons 1972, 2002, 2009, 2025 comme un affrontement de « races » malgaches, nous ne verrons pas les véritables lignes de fracture. Les inégalités de développement entre le centre et les périphéries sont un fait ; elles n’ont pas besoin de l’alibi ethnique, elles n’en ont même que faire. L’ethnie est le déguisement que revêt la lutte pour la rente pour se faire passer pour une fatalité ancestrale.
Réapproprier la vérité de notre peuplement a donc un bénéfice très concret : en retirant l’alibi, on rend enfin visibles les vraies fractures. Ce n’est pas un apaisement de façade. C’est un désarmement — celui du meilleur écran des puissants.
Reprendre la plume, et le regard
Reste une dernière question, qui les résume toutes : qui a écrit cette histoire ? La LMS, Grandidier, l’administration coloniale, la craniométrie. D’autres, presque toujours, et pour des raisons qui n’étaient pas les nôtres. Nous nous sommes pensés, pendant plus d’un siècle, dans des catégories forgées pour être gouvernés.
On croit d’ordinaire qu’un pays devient souverain le jour où il obtient son drapeau, sa monnaie, son siège aux Nations unies. Ce sont là les signes visibles de l’indépendance ; ils ne suffisent pas. Il existe une souveraineté plus profonde, et plus difficile à conquérir : celle du récit — le pouvoir de dire soi-même qui l’on est, d’où l’on vient, ce que l’on a été.
Car un peuple ne se définit pas seulement par un territoire, mais par l’histoire qu’il se raconte. Cette histoire établit qui appartient à la nation et qui lui est étranger, qui a le droit de gouverner et au nom de quoi, ce dont on doit être fier et ce dont on doit avoir honte. Celui qui l’écrit tient, en réalité, les clés de l’identité collective.
Or ce récit, nous ne l’avons pas écrit : il fut rédigé pour nous tenir — pour nous diviser en tribus, nous hiérarchiser, nous rendre plus faciles à administrer. Nous avons hérité d’un pays dont l’acte de naissance porte la main même qui voulait le posséder.
Rabaisser le drapeau colonial ne suffit pas si l’on continue de se penser dans les catégories que le colonisateur a forgées. Tant que nous nous lisons avec sa grille — vagues, rangs, races —, une part de notre esprit reste colonisée… quand bien même le territoire ne l’est plus. La véritable indépendance exige donc ce dernier geste, le plus intime : reprendre la plume, et réécrire nous-mêmes notre commencement.
Nous sommes le peuple qui n’existait nulle part. C’est la plus solide des fondations : nul ne peut nous renvoyer « chez nous », car il n’y a pas d’ailleurs — il n’y a que cette île, et ce que nous y avons fait ensemble. Il ne tient qu’à nous de le relire, et de le réécrire, enfin de notre propre main.
Mais s’il est aisé de dénoncer un mensonge, il est autrement plus exigeant de (re)bâtir la vérité qui doit en prendre la place. La nature a horreur du vide… Si nous nous contentons de dire « le récit des vagues et des rangs est faux », sans rien construire à sa suite, il reviendra — car il est déjà là, dans les manuels, dans les blagues, dans les réflexes électoraux, dans la bouche des aînés.
Se réapproprier notre histoire n’est pas un acte de démolition. C’est un chantier. Et tout chantier commence par des fondations, des outils, des mains.
(on en parlera dans les prochaines chroniques de Rafetsy)
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) — Juillet 2026
[i] Alfred Grandidier — Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar.
[ii] La politique des races de Gallieni (gouverneur général de 1896 à 1905) consistait à administrer chaque « race » malgache séparément, selon son prétendu caractère propre, plutôt que comme une nation unie. Un pur diviser pour régner, qui transforma des catégories ethniques fluides en réalités administratives figées — et prévint ainsi toute résistance nationale unifiée.
[iii] C’est le vocabulaire de l’anthropologie raciale de l’époque, qui prétendait classer les humains d’après la forme du crâne, mesurée à l’indice céphalique. Les dolichocéphales ont le crâne allongé (long d’avant en arrière), les brachycéphales le crâne court et large. Les tenants de cette pseudoscience coloniale se servaient de ces mesures pour « prouver » des origines distinctes — crâne allongé « africain » contre crâne rond « asiatique ».
[iv] History and Memory in the Age of Enslavement: Becoming Merina in Highland Madagascar, 1770–1822, Heinemann / James Currey / David Philip, coll. « Social History of Africa », 2000.

Laisser un commentaire