Le récit du dénuement
Le premier volet de ce diptyque montrait un État incapable de dépenser l’argent dont il dispose — goulot présidentiel d’Iavoloha, spoils system, peur de signer, budgets-vitrines. Celui-ci s’attaque au récit qui excuse tout : celui d’un pays exsangue, trop pauvre pour répondre à ses responsabilités. On a tout faux. Les chiffres officiels, publiés par l’administration malgache elle-même, localisent, chiffrent et cartographient des sommes qui dépassent les budgets sociaux du pays. Le pays n’est pas ruiné. Il est saigné. Et la nuance n’est pas rhétorique : elle est politique.

Reprenons où la première lame du ciseau nous avait laissés : un État qui mobilise péniblement 10 à 11 % de son PIB, dans une économie informelle à 95 %. Un biais cognitif nous fait croire de fait à un pays financièrement exsangue, à un État incapable de répondre, faute de moyens, à ses responsabilités sociales… ou d’engager le moindre projet d’infrastructure sans l’assistance des bailleurs extérieurs. On a tout faux.
Ce récit du dénuement arrange tout le monde. Il arrange le pouvoir, qui transforme chaque défaillance en fatalité budgétaire — certains croient encore qu’on ne demande pas de comptes à un pauvre. Ce récit arrange aussi les bailleurs, dont il justifie la tutelle perpétuelle[5]. Il arrange enfin ceux qui prospèrent précisément dans les interstices de cette prétendue misère publique.
Car les chiffres officiels, publiés par l’administration malgache elle-même, racontent une tout autre histoire : celle d’un État qui renonce, laisse fuir ou néglige de collecter, chaque année, des sommes qui dépassent ses budgets sociaux.
Où est donc l’argent ? Il gît en trois endroits parfaitement cartographiés — trois gisements que l’État connaît, documente, et n’exploite pas.
Trois gisements cartographiés
Premier gisement : l’argent auquel l’État renonce volontairement. Cela porte un nom technique, les dépenses fiscales, à savoir exonérations, réductions, taux préférentiels. Le rapport officiel de l’Unité de Politique fiscale les chiffre à 2 281 milliards d’ariary pour 2024, soit près de 27 % des recettes domestiques. L’année précédente, le même exercice les évaluait à près de 3 000 milliards d’ariary — 46 % des recettes fiscales, 4,2 % du PIB.
Relisons lentement : pour chaque tranche de 100 ariary collectés, l’État en abandonne entre 27 et 46 par décision discrétionnaire. Et la Banque mondiale note que cette liste comprend de nombreuses exonérations occasionnelles en faveur de bénéficiaires privilégiés, ouvrant la voie à la fraude — sociétés abusivement enregistrées comme entreprises franches, déclarations frauduleuses sur les importations de riz.
S’y ajoutent, selon la société civile, des dérogations qui ne figurent même pas dans les textes budgétaires. Le renoncement légal a son ombre portée : le renoncement occulte.
Deuxième gisement : l’argent qui fuit. Le SAMIFIN, service de renseignement financier de l’État, a détecté 3 340 milliards d’ariary de flux financiers illicites pour la seule année 2023, dont plus d’un tiers des dossiers liés à la fraude fiscale et aux fausses déclarations à l’import-export. Détectés, disent-ils… on n’a là que la partie émergée de l’iceberg. Et que recouvre-t-on ? 6,3 milliards d’ariary d’avoirs illicites — moins de deux millièmes des flux identifiés.
L’hémorragie est documentée par l’État ; le garrot, lui, n’est jamais posé. L’or qui s’envole par valises entières vers Dubaï, la vanille sous-facturée, le bois de rose : chacune de ces filières a fait l’objet de rapports, de scandales, de promesses. Aucune n’a été tarie.
Troisième gisement : l’argent qu’on ne demande pas. La pression fiscale malgache stagne autour de 10-11 % du PIB, quand la moyenne d’Afrique subsaharienne dépasse 15 %. Chaque point de PIB non collecté représente environ 1 000 milliards d’ariary.
L’écart avec la simple moyenne continentale — pas avec la Suède, avec la moyenne africaine — équivaut donc à 4 000 à 5 000 milliards d’ariary par an. Non pas parce que la matière imposable n’existe pas, mais parce que le contrat fiscal n’existe pas : une économie informelle à 95 % de l’emploi n’est pas une anomalie statistique, c’est le symptôme d’un État qui a renoncé à échanger l’impôt contre le service — on y reviendra.
En additionnant, prudemment, à la louche… Exonérations, réductions, taux préférentiels : 2 200 milliards[6]. Flux illicites détectés : 3 300 milliards. Écart de collecte à la moyenne africaine : 4 000 milliards. Même en admettant des recouvrements entre ces catégories, l’ordre de grandeur est sans appel : entre 6 000 et 9 000 milliards d’ariary échappent chaque année au circuit public (sur 37 000 milliards de budget global)…
Soit presque deux fois les budgets de la santé, de l’éducation et des travaux publics cumulés… davantage que l’aide extérieure que le pays mendie dans le même temps. Voilà le paradoxe constitutif : Madagascar tend la sébile d’une main et laisse couler de l’autre.
Saigné, pas ruiné
Le pays n’est pas ruiné. Il est saigné. La nuance n’est pas rhétorique, elle est politique. Un pays ruiné appelle la charité ; un pays saigné appelle des responsables. Le récit de l’État exsangue est une anesthésie : il transforme des choix — exonérer tel importateur, ne pas poursuivre tel trafiquant, ne pas fiscaliser telle rente — en contraintes naturelles.
Le biais cognitif dont nous parlions n’est pas une erreur innocente de perception : c’est un récit entretenu, parce qu’il est la condition de possibilité du système de prélèvement privé sur la ressource publique. La question n’est donc pas « où trouver l’argent ? » — il est localisé, chiffré, publié au Journal officiel des renoncements. La question est : qui a intérêt à ce que nous continuions de croire qu’il n’existe pas ?
En conclusion — refermer le diptyque
Refermons le ciseau sur ses deux lames. D’un côté, un État qui renonce, laisse fuir ou néglige de collecter entre 6 000 et 9 000 milliards d’ariary par an ; de l’autre, un État qui laisse dormir jusqu’à l’argent qu’on lui donne, faute de continuité, de déconcentration et d’incitation à décider.
Le gouvernement annonce une task force et le retour de la revue semestrielle. Fort bien : ce sont les symptômes procéduraux que l’on traite. La matrice — la stabilité de l’appareil d’État au-delà des cycles politiques, et le contrat fiscal qui donne au citoyen un droit de regard — reste intouchée. C’est pourtant là que se jouera le seul test qui vaille pour la Refondation, et il tient en trois questions. Non pas : qu’inscrit-elle au budget ? Mais : qu’exécute-t-elle ? Et surtout : que laissera-t-elle debout de l’administration quand elle partira ?
Car un pays qui n’arrive ni à prélever l’impôt ni à dépenser l’argent qu’on lui donne n’a pas un problème de moyens. Il a un problème d’État. Et cet État-là, aucun bailleur ne le décaissera à notre place.
[4]Deux impératifs légitimes s’étranglent mutuellement. Relâcher la répression, c’est rouvrir les vannes de la prédation… l’intensifier sans la rendre impartiale et prévisible, c’est épaissir la paralysie — chaque nouvelle vague d’arrestations spectaculaires convainc un peu plus les ordonnateurs de bonne foi que la seule signature sûre est celle qu’on ne donne pas.
[5]Il faut ici énoncer une loi que la pudeur diplomatique interdit de dire : un bailleur existe d’abord pour lui-même. Comme toute organisation, sa première mission — non écrite, mais impérieuse — est de justifier son existence et d’assurer sa pérennité : ses effectifs, ses budgets, ses représentations-pays, la carrière de ses agents, ses inhérents politiques ou géopolitiques. Le développement du bénéficiaire vient ensuite — sincèrement poursuivi, souvent, mais structurellement second. Nul complot là-dedans, nulle mauvaise foi des individus, qui sont pour la plupart dévoués : c’est la pente de toute institution, que la sociologie nomme depuis un siècle la loi d’airain des organisations. La Banque mondiale l’a écrit sur elle-même dès 1992 : un rapport constatait que la carrière d’un chargé de projet s’y jouait sur le volume de prêts approuvés, non sur leurs résultats — une « culture de l’approbation » que trente ans de réformes n’ont pas dissoute.
[6]Nonobstant qu’il est concevable qu’on puisse et doive favoriser l’investissement privé.
Laisser un commentaire