Les chroniques de Ragidro : une diaspora qui ne s’entend pas, et alors ?

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Dès qu’on évoque une place de la diaspora dans la refondation, la même réponse tombe : elle est incapable de s’entendre. L’objection est vraie. C’est précisément pour cela qu’il faut la retourner : la représentation politique n’a jamais été inventée pour des gens d’accord. Plaidoyer pour un contingent diasporique dans l’organe constituant, conçu non pas malgré le désaccord, mais pour l’organiser (en écho à un débat avec un ami).

Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) Septembre 2026

L’alibi le plus commode

Il y a des arguments qu’on n’a même plus besoin de formuler tant ils vont de soi. « La diaspora malgache ne s’entend pas » est de ceux-là. Chaque association en connaît une autre qui parle à sa place ; chaque crise de Tana se rejoue à Paris, Montréal ou Bruxelles avec une virulence que la distance amplifie ; chaque tentative de coordination finit en querelle de préséance.

Tout cela est exact. Tout cela finit depuis quarante ans par produire le même effet : fournir une excellente raison de ne rien concéder politiquement à la diaspora.…

Car l’argument a une conséquence pratique très précise. Puisque la diaspora n’a pas de voix unique, le pouvoir se charge de la lui donner. Il choisit ses interlocuteurs, convoque ses « représentants », installe ses conseils consultatifs…

L’incapacité à s’entendre n’est pas ce qui empêche la représentation ; c’est ce qui permet la cooptation au pouvoir… Une diaspora en clientèle vaut infiniment mieux, pour un pouvoir de transition, qu’une diaspora en corps politique… Et le phénomène de dispersion est accentué par la propension de certains à se croire des potentialités politiques… Et leur appétence à la cooptation facile.

Le consensus qu’on n’exige de personne d’autre

Quant à regarder l’exigence d’une voix unique pour ce qu’elle est… On ne demande pas aux régions de s’entendre avant d’élire des députés. On ne demande pas au fokonolona d’être unanime avant de le consulter.

On ne demande à aucun collège électoral, nulle part, de produire un accord préalable comme condition de son existence. La représentation est la procédure que les sociétés ont inventée pour des gens qui ne s’entendent pas : on compte, on tranche, on recommence.

Exiger de la diaspora qu’elle s’unisse d’abord, c’est lui demander de faire seule ce que les institutions font pour tout le monde… En l’occurrence si on lui fournissait formellement le cadre de travail pour définir les fondements de sa représentation, on aurait des chances d’obtenir des choses plus solides pour l’avenir et l’intégration de la communauté dans la Nation.

Non, ici on va prétendre l’écouter en lui demandant de produire un catalogue d’idées et de doléances … C’est déjà ça, peut-on dire… Mais est-ce vraiment ce qui pourra construire un avenir commun désiré ?

Ce que l’objection de l’absence d’unité décrit en réalité, ce n’est pas l’absence d’unité, c’est l’absence d’arène. Il n’a jamais existé de lieu où les désaccords diasporiques puissent s’exprimer, se compter et se régler.

Faute d’arène, ils restent interpersonnels et associatifs, donc stériles. Une rivalité sans procédure produit de la rancune ; la même rivalité soumise à un vote produit une majorité et une minorité, c’est-à-dire de la politique.

Ce qui divise vraiment

Il faut bien évidemment nommer les lignes de fracture qui rendent cette unité de voix difficile parce qu’elles ne sont pas de même nature.

Il y a les clivages importés, pro et antirégime, qui traversent la diaspora au flux des crises politiques comme ils traversent le pays.

Il y a les rivalités organisationnelles, celles des associations qui se connaissent surtout par leurs dossiers, leurs zones d’influence et leurs initiatives concurrentes.

Il y a le clivage générationnel entre ceux qui sont partis et ceux qui sont nés là-bas, qui n’ont ni les mêmes attentes ni la même langue politique.

Il y a la géographie, France, Amérique du Nord, Europe du Nord, Afrique, Asie, Océan Indien, chacune avec sa propre histoire migratoire.

Et il y a, qu’on le dise ou non, la vieille ligne Merina-côtiers que la diaspora reproduit tout en affirmant l’avoir dépassée.

Ce sont là des désaccords légitimes qu’une représentation honnête doit faire apparaître plutôt que gommer. Une diaspora qui parlerait d’une seule voix serait suspecte : cela voudrait dire que quelqu’un a décidé à sa place.

Du devoir au désir, suite

J’ai plaidé ailleurs, à la veille des Assises de la diplomatie, pour que la politique diasporique passe du devoir au désir : cesser de traiter la diaspora comme un gisement à capter et se demander pourquoi une génération née à Lyon aurait envie de rester dans la famille.

La question de la participation à la définition d’une possible nouvelle constitution * est le prolongement direct de cette question : « comment va-t-on me donner envie de me sentir pleinement malagasy et fier de l’être et heureux de le défendre ? ». Comment décliner le « nous sommes tous des Barea »  365 jours sur 365.

On connaît peu d’invitations politiques plus puissantes que celle qui consiste à dire : « viens écrire avec nous les règles de la maison ». Et, fait notable, celle-ci ne commence pas par demander de l’argent.

Encore faut-il définir quelle est la forme de représentativité de la communauté qui puisse être la plus légitime, la plus acceptée, la plus reconnue au regard des divisions évoquées supra… La question du « Comment » (construire cette représentativité) devrait prévaloir à la question du « Quoi » (proposer en termes d’initiatives, de préoccupations) …

Mais il est un biais cognitif qui fait qu’on va spontanément vers la réponse au « Quoi ». Un empilement de propositions est additif : chacun dépose la sienne, personne n’a à renoncer à rien, et la liste finale contient et contente tout le monde.

C’est une négociation à somme positive… ou plutôt une absence de négociation, puisque rien n’est tranché. Le « quoi » permet à des gens qui ne s’entendent pas de produire ensemble un document sans jamais se dire qu’ils ne s’entendent pas.

Le « comment » est soustractif. Décider qui désigne, comment on compte, ce qui pèse et ce qui ne pèse pas, c’est décider qui perd. Un mode de désignation qui neutralise les associations retire du pouvoir aux associations ; une stratification par génération retire du pouvoir aux primo-migrants ; un plancher par zone retire du pouvoir à la France…

Chaque règle, on le voit, a des perdants identifiables, et ils sont dans la salle.

Le « comment », c’est-à-dire fixer les règles de la représentativité est difficilement négocié par consensus.

Quels collèges établit-on ?

Combien de représentants par collège ?

Quels modes de désignation des représentants ?

Procède-t-on par vote ? Mais sur quelles listes ?

Par candidatures ? Par tirage au sort ? …

Ce sont là les questions essentielles qui devraient être tranchées par un espace d’échanges… sous la forme d’une assemblée préparatoire… ou d’une convention diasporique … ou d’une plateforme numérique … Mais le consensus sera de toute façon difficile à négocier… On a donc vite mis ces  questions sous le tapis parce qu’on a cette propension à aller à la facilité … Et au court terme…  

Quoi qu’il en soit, on a ici tout de même un renversement de la charge de la preuve. Ce n’est pas à la diaspora de s’unir pour mériter une place ; c’est la place réelle qu’on lui construira qui produira une diaspora politique.

Le corollaire est brutal : un strapontin symbolique serait pire que rien. Il confirmerait le modèle extractif : on vous prend vos transferts et on vous donne un siège d’observateur… et il achèverait de tuer le désir.

L’annonce récente, en Belgique, d’une plateforme destinée notamment à faciliter les transferts et les investissements illustre d’ailleurs assez bien ce réflexe : dès que l’on pense diaspora, on revient spontanément aux flux que l’on espère en tirer..

L’objection honnête

Reste toutefois un argument sérieux, qu’on entend moins parce qu’il est moins commode : il est des sujets sur lesquels il n’est pas certain que nous puissions avoir légitimité à intervenir… C’est l’argument de beaucoup au pays… Il n’est ni absurde ni illégitime : pourquoi ceux qui vivent ailleurs décideraient-ils pour ceux qui vivent ici ?

Mais l’objection change de nature dès lors que la Constitution règle aussi les conditions dans lesquelles la diaspora appartient — ou non — à la communauté politique malagasy et sur lesquelles elle est la seule à parler d’expérience : la double nationalité et sa perte, l’accès des binationaux au foncier, le vote et l’éligibilité depuis l’étranger, le statut des enfants nés dehors… Il y en a d’autres … A traiter dans le « Quoi » … Et on ne pourra pas les traiter sans avoir fixé le « Comment » pour ouvrir légitimement la parole constituante de la diaspora.

Sans registre ouvert la question sera tranchée par défaut… et on sait dans quel sens. L’incapacité de la diaspora à s’entendre restera l’argument préféré de ceux qui la préfèrent silencieuse.

Le véritable enjeu des ébauches de consultations actuelles de la diaspora n’est peut-être pas encore de savoir ce qu’elle veut mettre dans la Constitution. Il est d’abord de savoir comment elle pourrait légitimement être présente autour de la table où celle-ci s’écrira.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) Septembre 2026

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