Les chroniques du vieux singe : et si la convergence Ruffin Villepin offrait une voie ?

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Un gaulliste et un insoumis dissident qui parlent de la même France : celle du travail, de l’indépendance et de la dignité. Sans alliance ni programme, François Ruffin et Dominique de Villepin opposent à une campagne de gestionnaires et d’identitaires une vision que personne d’autre ne porte : la nation comme communauté de destin, debout chez elle et dans le monde. L’originalité de 2027 est peut-être là

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 04/11/2026

J’ai aimé redécouvrir un Dominique de Villepin dans sa tirade « moi président, la première personne que je ferai rentrer au Panthéon sera le tirailleur sénégalais » … Et je suis allé vers une découverte plus poussée de ce gaulliste de gauche et son désir de « justice sociale »… et  de  l’érudit homme d’Etat… Celui-là m’avait enthousiasmé et ému lors de son discours à l’ONU en 2003. Et puis j’ai réalisé à la lecture d’un débat du 2 septembre organisé par Libération, que François Ruffin et Dominique de Villepin parlaient de la France avec les mêmes mots.

«Un diagnostic partagé, un horizon commun», résumait Ruffin… avant d’ajouter, pour qu’on ne le soupçonne pas de tomber dans le lyrisme (marque déposée de son interlocuteur) : « on se renifle ». Un premier rendez-vous…  et chacun est rentré chez soi. Le 3 novembre sur France Inter, Villepin a confirmé qu’il serait candidat, tout en écartant toute alliance ; le député de la Somme, lui, n’a jamais cessé de l’être (candidat). On aurait tort d’y voir une contradiction, ou le début d’un feuilleton. Ce qui s’est noué entre eux n’est pas un programme commun… ce serait une erreur d’en annoncer un. Ce n’est « QU’ » une convergence de vision.

Mais dans la médiocrité de l’offre politique de 2027, c’est beaucoup.

Les rapprochements qui ont occupé la précampagne, le comité de liaison Renaissance-Horizons-MoDem proposé par Attal en mars, l’appel de Gérard Larcher à un candidat unique de la droite et du centre, la primaire PS-Place publique, ont tous eu pour objet une investiture, et c’est leur fonction. Celui-ci est le seul à réunir deux hommes qui ne se disputent pas la même place : c’est ce qui leur permet de parler d’autre chose que d’un bulletin.

Une offre abondante, sans ambition pour le pays

Si l’offre de 2027 est abondante, elle est surtout désespérément sans horizon. Marine Le Pen, condamnée en appel le 7 juillet mais laissée éligible, s’est déclarée le soir même : le procès est devenu un meeting. Créditée de 36 % au premier tour, elle promet la protection, frontières et pouvoir d’achat, sans dire quelle France elle veut construire au-delà de ce qu’elle veut interdire. Édouard Philippe promet des efforts « justes, partagés et étalés dans le temps », ce qui est aussi la définition d’un crédit à la consommation : une méthode honorable, qui ne nomme aucune ambition collective. Gabriel Attal incarne le mouvement et la génération, c’est-à-dire lui-même ; Bruno Retailleau l’ordre et l’identité, et après les émeutes du 17 octobre il a réclamé l’état d’urgence, que l’exécutif a eu la sagesse de lui refuser. À gauche, Jean-Luc Mélenchon appelle à la « résistance » pour la quatrième fois et mise sur ce public abstentionniste qui lui a fait manquer l’atteinte du second tour de 420 000 voix en 2022; Raphaël Glucksmann a remporté le 11 octobre, à 66 %, une primaire fermée aux écologistes et à Ruffin, une primaire « de Raphaël à Glucksmann » selon le mot du second, et porte une gauche de gouvernement européenne et grave.

Chacune de ces offres a sa cohérence, et chacune sait très bien ce qu’elle gère, interdit ou renverse. Aucune ne dit ce qu’elle veut pour le pays dans vingt ans. Toutes ont été écrites avant que la journée du 17 octobre contre la vie chère et ses 550 000 ne dégénère. Ainsi, aucune ne s’adresse à la fois à ceux qui défilaient et à ceux qui ont eu peur devant leur télévision.

C’est dans ce vide que la convergence Ruffin-Villepin prend son sens.

Une même ambition, gaullienne et sociale

Ce qui les rassemble semble tenir en une conviction : la France est une communauté de travail et de destin, et la politique a pour objet de la tenir debout. Cette conviction a un nom et une date, le compromis de 1945, celui du Conseil national de la Résistance, quand gaullistes et communistes, qui ne s’aimaient pas davantage que Villepin et Ruffin, ont bâti ensemble l’État social, la Sécurité sociale et l’industrie nationale.

La gauche a ensuite abandonné cet État social à la mondialisation, la droite au marché… et les deux se partagent encore les regrets.

C’est ce fil que Villepin, qui se dit désormais « gaulliste de gauche », et Ruffin, qui veut réconcilier « la France des bourgs et la France des tours », renouent ensemble, l’un par le haut, l’autre par le bas, ce qui reste la façon la plus sûre de se rencontrer au milieu.

Tout part de là, et tout s’enchaîne. Si la France est une communauté de travail, elle doit d’abord travailler, c’est-à-dire produire : tous deux tiennent la réindustrialisation pour une question d’indépendance nationale, non de compétitivité, car un pays qui ne produit plus ne décide plus.

Villepin veut un fonds souverain de 100 milliards pour la décarbonation et l’industrie ; Ruffin, depuis son film « Merci Patron ! », fait de l’usine délocalisée le symbole d’une nation dépossédée. Mais produire ne suffit pas si ceux qui produisent restent invisibles : pour l’un comme pour l’autre, la question sociale n’est donc pas d’abord celle de la redistribution mais celle de la place, l’ouvrier, l’aide-soignante, l’agriculteur au centre du récit national et non à sa marge. Ruffin part d’eux ; Villepin revendique la même centralité.

Or une nation qui remet ses travailleurs au centre ne peut pas, le jour où ils descendent dans la rue, les traiter en ennemis. C’est le sens de leur réaction au 17 octobre : quand une partie de la droite réclamait l’état d’urgence, Villepin appelait à une « plateforme commune anticrise » et Ruffin voulait parler aux « fâchés pas fachos ».

Les deux refusent de voir dans la colère un trouble à l’ordre public ; ils la tiennent pour un signal à entendre, et les services publics, hôpital, école, régies locales, pour le premier instrument de la paix civile. L’État qui protège sans humilier est ainsi la suite logique de la dignité du travail, non une vertu à part.

Et cette nation qui se tient debout chez elle doit se tenir debout dehors. Du non à la guerre d’Irak en 2003 à la défense de Gaza aujourd’hui, Villepin incarne un refus de l’alignement que Ruffin partage ; tous deux veulent une France qui parle en son nom, en Europe et hors d’Europe. L’indépendance extérieure n’est pas un chapitre séparé : elle est ce que devient la souveraineté productive quand on la regarde depuis l’étranger.

Reste le dernier maillon, qui donne aux autres leur urgence. Ruffin a lancé sa campagne à Lyon sur « 351 jours pour renverser une fatalité » ; Villepin se présente comme le recours contre un déclin qu’on tient pour acquis. Le RN n’est pas pour eux un adversaire parmi d’autres : il est le nom de la résignation d’un pays qui ne croit plus pouvoir produire, protéger ni parler en son nom. C’est contre cette résignation, et non contre les électeurs du RN, qu’ils font campagne.

Cette chaîne, produire, reconnaître, protéger, parler, refuser, aucun autre candidat ne la tient intégralement. Philippe porte la souveraineté productive mais sans la dignité du travail ; Mélenchon la question sociale mais sans la nation ; Glucksmann l’Europe mais sans l’indépendance ; Retailleau l’ordre mais sans la protection. Lisnard la liberté d’entreprendre et l’ancrage local, mais sans la solidarité ni le bouclier de l’État protecteur. Chacun tient un bout de la corde de 1945 et s’étonne qu’elle ne porte rien. Ruffin et Villepin sont les seuls à tenir les deux extrémites de la corde : le gaullien et le social… que soixante ans de clivage droite-gauche ont soigneusement défaits.

Pourquoi une vision, et non un programme

Annoncer un programme commun serait, à ce stade, largement contre-productif. Un programme se négocie entre appareils, se chiffre ligne à ligne et expose chacun aux reproches de son camp ; ils ne sont d’accord ni sur chaque outil fiscal ni sur chaque étape… et de toutes façons personne ne le leur demande.

Une vision, elle, s’affirme par des personnes, et elle consolide chacun au lieu de le dissoudre. Villepin gagne, auprès de Ruffin, une crédibilité sociale et populaire que Matignon ne lui avait pas donnée ; Ruffin gagne, auprès de Villepin, une stature d’État et une épaisseur internationale que la gauche de terrain ne lui reconnaissait pas. Chacun reste candidat, chacun reste lui-même, et l’ensemble dit quelque chose que ni l’un ni l’autre ne pouvait dire seul.

C’est aussi ce qui distingue cette démarche du dépassement des clivages de 2017, dont on connaît la fin. Le macronisme a nié les clivages pour construire une majorité par le haut, sans base sociale… et s’est étonné qu’elle se brise sur les Gilets jaunes puis sur les retraites.

Ruffin et Villepin partent de la base sociale, le travail, l’usine, le bourg, et affirment une ambition avant de chercher une majorité. Ce n’est pas une synthèse, c’est une boussole ; et une boussole n’a pas besoin de majorité pour indiquer le nord.

Reste la question des forces. L’Ifop d’octobre ne teste Villepin que dans une hypothèse sur huit, à 1,5 %, comme un figurant à qui l’on prête une réplique. Ruffin, crédité de 8 % par Elabe fin mars face à Glucksmann et Mélenchon, est sous 5 % dans les vagues d’octobre où il figure.

Villepin revendiquait fin octobre plus de 300 des 500 parrainages requis, soit un peu plus que la moitié d’un bulletin de vote. Ces chiffres disent une chose : ni l’un ni l’autre n’est aujourd’hui en situation de gagner. Pour autant, ils ne disent pas qu’une ambition clairement affirmée ne puisse pas secouer la campagne. Dans l’histoire de la Ve République, des candidatures jugées sans chance ont plus d’une fois fixé l’agenda de l’élection suivante[i]…  À une condition : tenir la ligne sans l’édulcorer, et que les actes suivent les mots.

Car c’est là l’enjeu, et il dépasse les deux hommes. Le pays n’a pas besoin d’une offre de plus sur un marché déjà encombré ; il a besoin d’un sursaut moral qui ait un contenu : la responsabilité de dire ce que l’on fera payer et à qui, la cohérence entre paroles et actes, le respect de citoyens traités ni en factieux ni en clients, la justice dans l’effort, et un État qui fonctionne, ce qui ferait déjà une nouveauté.

Ruffin et Villepin peuvent porter cette exigence parce qu’ils la formulent déjà, chacun avec ses mots. Ils y seront soumis les premiers : par la constance de leur ligne d’ici avril, par leur capacité à parler du pays plutôt que d’eux-mêmes, exercice où les candidats échouent d’ordinaire dès la deuxième semaine, et par la preuve que leur convergence sert la France avant de servir leurs candidatures.

À ce prix, l’imprévu du 2 septembre deviendrait ce qu’il promet : non une alliance… encore moins une idylle… mais une voie.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 04/11/2026


[i] René Dumont, en 1974, a installé l’écologie que tous les programmes reprennent depuis ; Jean-Pierre Chevènement, en 2002, a remis la souveraineté et la République dans le débat ; François Bayrou, en 2007, a esquissé le dépassement des clivages

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