Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Mai 2026
Abstract : Ou comment la popularité numérique se fabrique-t-elle à la commande ? La page de Siteny aligne 808 000 followers et 96 % d’avis favorables. Mais derrière un seul post, cinquante profils passés systématiquement et exhaustivement au crible révèlent une armée de comptes flambant neufs, ornés de visages de synthèse. Bienvenue dans le théâtre du faux consensus, où l’on cherche déjà peut-être moins à convaincre qu’à dissuader. Eternelle préférence d’une classe politique qui, une fois encore, soigne son image au lieu d’écouter ceux qu’elle prétend servir. Décryptage d’une mise en scène.
Il y a des chiffres qui ont la rondeur tranquille de l’évidence. Voilà ce qu’a offert, un matin, un post sur la page Facebook du président de l’Assemblée nationale : deux nombres alignés comme des médailles. 807 000 abonnés. 97 % d’opinions favorables. Et un message limpide, qui s’en dégage tout seul : Siteny est un homme apprécié. Aimé … plébiscité… porté. Les 900 000 followers déjà à portée de main.
On pourrait s’arrêter là, hocher la tête et passer son chemin, comme nous le faisons mille fois par jour devant ces indicateurs abstraits qui ont remplacé le suffrage. 800 000 followers, why not … La page Andry Rajoelina en compte 1,2M … Pour ce que ça lui a servi … Quant à RA8, à titre indicatif, il en recense 1100.
Mais le 96 % interpelle. Quatre-vingt-seize pour cent de gens contents… d’un homme politique ? À Madagascar ? En 2026 ? Dans un pays qui n’est pas sorti de l’effondrement, qui se déchire sur la rue et les treillis, sur Base Toliara, sur les amitiés russes et les financements de Dubaï ?
Il y avait matière à douter. La politique, par construction, divise, clive, agace. Un score d’unanimité soviétique — tiens donc — ne décrit jamais une opinion. Il décrit une mise en scène…
La descente dans la salle des machines
Il ne fallait pas m’interpeller… J’ai donc fait cette chose incongrue à l’ère du zapping : j’ai cliqué, cliqué, cliqué. Non pas sur le score — mais sur les profils censés se presser derrière. Le post était une « belle bête » : 9 100 like, 2 000 commentaires, 259 partages. J’ai relevé à la main strictement les soixante premiers commentateurs : nom, sexe, date de création, nombre de followers ou d’amis, nombre de publications. Boulot de greffier — l’ennui méthodique de celui qui compte les fagots pendant que les autres admirent le feu.
Et se révèlent des fissures. Première fissure : les dates de création. Une grappe entière surgie de nulle part entre fin 2025 et début 2026. Huit en décembre. Onze en janvier. D’autres en février, mars, avril. Une quarantaine de profils flambant neufs, peu d’abonnés, peu de publications, éclos juste à temps pour la fête… des taux d’adhésion qui contredisent un nombre de publications dérisoire…
Or Siteny n’est pas un nouveau-né de la vie publique : voilà plus de dix ans qu’il l’arpente. Une vraie audience se sédimente par couches, par années. Celle-ci était tombée d’un coup. Comme un décor qu’on déballe avant la première.
On n’avait pas une foule de partisans, mais un peuplement : des coquilles vêtues de minois empruntés ou rêvés par un algorithme, alignées pour faire nombre… faire consensus.
Seconde fissure, plus dérangeante. Une très grande partie de ces profils arboraient des portraits de jeunes femmes… Invariablement séduisantes… Soigneusement « typées » … Normal : ça maximise l’acceptation des demandes d’amis et le taux de clic.
Sauf que ces femmes n’existent pas : les unes sortent de banques d’images, les autres sont fabriquées par intelligence artificielle… et sans génie — cette anatomie qui se dérobe dès qu’on insiste du regard, ces ratés que la machine laisse traîner. Un profil masculin aussi, beau garçon de catalogue. Sur les premiers profils passés au crible d’une recherche d’image inversée : trois sur quatre, FAUX. On n’avait pas une foule de partisans, mais un peuplement : des coquilles vêtues de minois empruntés ou rêvés par un algorithme, alignées pour faire nombre… faire consensus.
Soyons honnête… Tout n’était pas faux : j’y ai aussi croisé de vrais comptes, anciens, vivants, parfois critiques même. La page mêle les deux, une audience réelle et une amplification artificielle qui la grossit. Je pèse mes mots : j’établis qu’on gonfle, je n’affirme pas qui « souffle dans le ballon ». Il s’agit de documenter un fait, pas une intention… et laisser à d’autres le soin des procès. Mais le fait, lui, tient debout.
L’art de vaincre sans combattre
Reste la question : pourquoi peupler une page d’avenants avatars avenants? Il faut redescendre de vingt-cinq siècles, jusqu’à Sun Tzu, qui consignait dans L’Art de la guerre la phrase qui éclaire tout : « L’excellence suprême consiste à soumettre l’ennemi sans combattre. » Le faux consensus comme ici ne cherche pas à convaincre — il cherche à dissuader l’ennemi, le concurrent. Ces 807 000 abonnés, ce mur de commentaires laudateurs ne sont pas un argument : ils sont un rempart.
Le message n’est pas « voici pourquoi cet homme a raison »… Le message dit : « regardez comme il est déjà puissant ». À quoi bon s’y opposer ? Vous seriez seul. Vous seriez ridicule. Rentrez chez vous. La bataille est gagnée avant d’être livrée, sans un coup, par la seule mise en scène de la force.
« la preuve sociale » : face à l’incertitude, l’humain se tourne vers ses semblables pour décider quoi penser. Le nombre devient boussole.
Le ressort logé dans nos têtes
Le plus gênant, c’est que cela fonctionne — parce que la manœuvre ne s’attaque pas à nos opinions mais à des mécanismes que nous portons tous de manière anthropologique, planqués sous la raison. Le premier mécanisme, les psychologues le nomment « la preuve sociale » : face à l’incertitude, l’humain se tourne vers ses semblables pour décider quoi penser. Le nombre devient boussole. « Beaucoup approuvent, donc ce doit être bon. » Notre jugement, paresseux et grégaire, délègue à la foule le soin de trancher. Même quand la foule est en carton-pâte.
« la spirale du silence ». Qui se croit minoritaire se tait, par cette peur ancestrale de l’isolement, souvent plus forte que la conviction.
Le second mécanisme est plus retors : « la spirale du silence ». Qui se croit minoritaire se tait, par cette peur ancestrale de l’isolement, souvent plus forte que la conviction. Et chaque silence épaissit l’illusion majoritaire, qui fait taire le suivant. Le faux consensus fabrique du vrai silence à partir de faux applaudissements. À ce stade, la machine peut s’arrêter de tourner : elle a fait son nid dans les têtes et s’entretient toute seule.
Notre sociologue de référence, Gérald Bronner1, a donné un nom savant à ce peuple de figurants : « le calibrage social », cette manière dont les réseaux faussent notre perception de qui est majoritaire. Sur le marché cognitif qu’il décrit, on ne truque plus seulement l’information — on truque la popularité. Et notre cerveau, dans sa grégarité ancestrale, y mord à plein neurones. C’est ainsi qu’on gagne sans combattre : non pas écraser l’adversaire, mais le persuader, doucement, qu’il a déjà perdu.
Le contre-poison était à portée de clic
Que faire, alors, devant un décor qu’on sait enfin reconnaître ? La réponse, ironie délicieuse, gît dans le même vieux livre. Car le stratège qui enseignait la ruse enseignait aussi son remède : « Connais ton ennemi et connais-toi toi-même, tu ne seras jamais en péril. » La parade à Sun Tzu, c’est de nouveau Sun Tzu : la connaissance. La vérification. Le refus obstiné de prendre le compteur pour la vérité.
La démocratie numérique nous a vendu une promesse empoisonnée : la mesure comme vérité, le « like » comme bulletin.
Et ce que j’ai fait ici n’a, je le confesse, rien d’héroïque. C’est lent, laborieux, presque sot… Cliquer. Regarder les visages. Noter des dates sur un tableur. Glisser une photo dans un moteur de recherche inversée. Voilà tout l’arsenal — et c’est parce que personne ne prend ce temps que la mise en scène prospère. La démocratie numérique nous a vendu une promesse empoisonnée : le nombre comme vérité, le « like » comme bulletin. Mais le nombre ment aussi bien qu’il parle — d’autant mieux, désormais, que les visages s’achètent au kilo… et se génèrent à la commande. Bien sûr, beaucoup sur les réseaux sociaux se cachent derrière de faux portraits … C’est le modèle systématique qui interroge.
| 14/2/26. Fwer 21 Pub 0 | 7/1/26. Fwer 22. Pub 3 | 1/12/25 Fwer 120. Pub 7 | 01/01/26 Fwer 332. Pub 8 |
| Google pixel | Freepik | Tiktok |
On rode les outils, on calibre les fermes à comptes, on apprend à fabriquer de la ferveur. Pour le jour où il faudra fabriquer un vainqueur.
Que révèle, au fond, cette petite industrie du faux applaudissement ?
Un mépris. Tranquille, presque administratif, de l’électeur. Fabriquer un consensus, c’est parier que personne ne vérifiera. Que les Malgaches gobent les chiffres ronds comme une rumeur de marché. Bref : qu’on nous prend pour des imbéciles. Et le calendrier donne à ce mépris toute sa saveur : 2028 approche. Ce n’est probablement pas une lubie de communicant en mal de likes, mais un banc d’essai : on rode les outils, on calibre les fermes à comptes, on apprend à fabriquer de la ferveur. Pour le jour où il faudra fabriquer un vainqueur.
Le citoyen qui doute, qui clique, qui compte les fagots pendant que les autres admirent le feu, exerce la fonction la plus démocratique qui soit : la contradiction
D’où la seule parade qui vaille, et elle n’a rien d’héroïque : la vigilance…Têtue, permanente, ennuyeuse. Vérifier ne doit plus être un réflexe de paranoïaque… c’est un devoir civique. Dans un espace où la popularité se truque aussi facilement qu’une photo de profil, le citoyen qui doute, qui clique, qui compte les fagots pendant que les autres admirent le feu, exerce la fonction la plus démocratique qui soit : la contradiction. Celle qui empêche le décor de passer pour la réalité.
Une démocratie ne meurt pas seulement sous les coups de force… elle s’étiole aussi sous les consensus fabriqués, faute de voix pour dire « ces chiffres mentent ». Le contre-pouvoir tient dans un geste minuscule et obstiné : refuser de croire sur parole. Et le répéter. À chaque chiffre trop rond, à chaque unanimité trop belle. Jusqu’aux urnes — et après
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – Mai 2026.
1 Je ne saurais trop recommander de l’excellent Bronner trois ouvrages de référence : Apocalypse cognitive, La Démocratie des crédules, À l’assaut du réel.


Posted on 27 Mai 2026
0