Les Chroniques de Ragidro — Madagascar, Justice défaillante, transition défaillante

Posted on 20 Mai 2026

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Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) — Mai 2026

La pièce qu’on rejoue tous les quinze ans

On la connaît pour l’avoir énoncée 100 fois cette énumération de dates : 1972, 1991, 2002, 2009, 2025… À répéter le même scénario, on aurait pu espérer que les acteurs finissent par trouver du sens à la pièce… Eh bien non. Les acteurs sont mauvais, les scénaristes sont mauvais, le décor s’use et tombe en ruine… et l’intrigue reste identique avec le même désespérant dénouement : un régime tombe sous la pression de la rue, une « transition » s’installe avec son lot de promesses de refondation, de moralisation, de réconciliation… Et puis le rideau retombe sur une distribution identique, qui reprend sans la moindre inspiration les mêmes mises en scène, avec la même gourmandise, et qui prépare déjà le public à l’oubli.

J’écrivais en octobre 2025[i], au lendemain du basculement, que la transition ne pouvait être crédible que si elle s’accompagnait d’une véritable justice transitionnelle. Pas pour punir. Pas pour venger. Mais pour établir la vérité, reconnaître les torts, réparer les victimes et garantir qu’on ne recommence pas. Une commission indépendante vérité et justice. Un récit officiel, documenté, des dérives. Une réforme des institutions judiciaires,pénales, carcérales et sécuritaires… En bref, un nouveau scénario.

Sept mois plus tard, force est de constater : c’est raté. Comme c’était raté en 1972, en 1991, en 2002 et en 2009. Et pour la même raison qui revient comme un mauvais refrain : on a encore confondu réconciliation et oubli. On a encore réintégré dans le jeu, sans reddition de comptes, les héritiers de ceux qui avaient les mains les plus sales. Et l’élite (encore nos 72%)[ii], infatigable, s’est encore régénérée à l’identique — mêmes intérêts, nouveaux visages, même appétit… Même mépris… Même cynisme… Même irresponsabilité.

La refondation introuvable

On a brièvement espéré que la nouvelle Ministre de la Justice puisse apporter le changement radical promis de longue date. On y a cru : elle devait servir de caution à la légitimité du pouvoir mis en place par la rue. Elle aurait dû s’atteler à ce qu’une justice transitionnelle aurait dû produire, à savoir d’abord un grand ménage structurel dans la maison judiciaire — au-delà des annonces de poursuites contre Ravatomanga qui, on doit le reconnaître, nous ont réjouis.

C’est par là qu’il fallait commencer. Par les fondations. Pas seulement par des coups d’éclat médiatiques.

Il y avait — et il y a toujours — du travail. 915 magistrats pour 26 millions de justiciables. Moins de quatre pour 100 000 habitants. Des prévenus qui croupissent des années sans procès. Une aide juridictionnelle inexistante pour ceux qui ne peuvent pas se payer un avocat ou « graisser » discrètement quelqu’un. Une culture punitive qui jette en prison celui qui a volé un poulet par nécessité, pendant que les vrais prédateurs économiques se promènent tranquillement à Dubaï.

C’étaient là les chantiers de la refondation réelle. Voilà ce qu’aurait dû être l’agenda du ministère de la Justice de la transition.

Au lieu de quoi, on assiste, médusés, à un glissement spectaculaire du centre de gravité. La justice ne s’occupe plus prioritairement de désengorger les prisons, ni de réduire la détention provisoire, ni de l’aide juridictionnelle aux plus pauvres. Elle s’occupe de nominations stratégiques, de dossiers politico-financiers et de complots contre la sûreté de l’État.

Mai 2026 : vague de nominations sur les postes les plus sensibles — Commissaire général de la loi, parquets d’Antananarivo et de Fianarantsoa, juridictions financières. Rotation quinquennale, nous dit-on. Soit. Mais le timing, le périmètre, et le fait que le Conseil supérieur de la magistrature soit présidé par le Président lui-même, avec le ministre de la Justice en vice-président, rendent l’argument fragile.

La trahison des priorités

La ministre Fanirisoa Ernaivo, à son crédit, a posé des diagnostics justes — bien qu’il s’agisse de constats reconnus de longue date. Peines alternatives, travaux d’intérêt général, liberté sous caution pour les infractions mineures, humanisation de la détention. Les mots sont les bons. Les pistes sont pertinentes. Sur le plan doctrinal, c’est irréprochable.

Mais entre le doctrinal et l’opérationnel, il y a tout un monde. Et c’est précisément ce monde-là — celui des modalités, des calendriers, des budgets, des décrets d’application, des indicateurs de suivi — qui reste, à ce jour, désespérément vide.

Et pendant que les annonces s’empilent, les mandats de dépôt politiques[iii], eux, pleuvent. Treize personnes poursuivies douteusement en avril 2026 pour « tentative d’assassinat »…  Des militants Gen Z arrêtés quelques jours plus tard pour « atteinte à la sûreté de l’État ». Paul Rabary et Yves Maurice Rakotoniaina incarcérés en mai pour « déstabilisation » et « association de malfaiteurs ». Amnesty International dénonce explicitement l’usage d’accusations vagues pour réduire au silence des opposants et des voix critiques.

Et voilà le contraste insoutenable qui devient le fil conducteur de cette transition : on annonce solennellement vouloir « humaniser la détention », mais on y recourt massivement pour des dossiers politiques. On promet la réduction de la détention provisoire mais on multiplie les placements sous mandat de dépôt.

La main droite répare ce que la main gauche aggrave.

Et le détenu ordinaire, lui, attend toujours son procès dans une cellule conçue pour dix où ils sont quarante.

L’enfer carcéral, autre insupportable angle mort de la justice de la transition

Parce qu’il faut le redire, encore. Les chiffres sont révoltants à force d’être répétés sans susciter de sursaut. Taux d’occupation moyen à 277 %. Plus de 1 000 % dans certains établissements, selon le Sous-Comité de l’ONU pour la prévention de la torture qui qualifie ces conditions de « cruelles, inhumaines et dégradantes ». La prison d’Antanimora, conçue pour 900 détenus, en accueille plus de 4 000.

La malnutrition est devenue endémique. Six détenus morts de faim à Mananjary en octobre 2024. Pas de médicaments. Pas d’eau. Pas de séparation entre prévenus et condamnés. Pas de séparation entre mineurs et adultes. Et pour les malades psychiatriques, le summum du renoncement étatique : on les confie à des structures religieuses où l’on pratique l’exorcisme.

Voilà le pays réel. Voilà ce dont la transition a hérité. Et voilà ce qu’elle ne traite pas en priorité. Et c’est aussi ici qu’elle perd toute crédibilité dans la légitimation de sa sincérité.

Le test ultime : l’or, ou la sincérité retrouvée

S’il fallait un seul critère pour juger la sincérité de l’agenda anticorruption de la transition, ce serait celui-là : que fait-on de l’or [iv]?

Pour mémoire, en 2024, le Guichet Unique d’Exportation, censé encadrer la filière, avait enregistré douze kilos d’or sur dix mois. Douze kilos. Quand on sait qu’au moins sept tonnes quittent clandestinement le pays chaque année… Et probablement bien davantage. Soit, au cours actuel, plusieurs centaines de millions de dollars qui s’évaporent, blanchis dans l’immobilier de luxe à Dubaï.

Et pendant ce temps, le pouvoir communique fortement sur la chasse aux figures politiques de l’ancien régime, sur les biens mal acquis, le FSM… Mais pas sur la reprise en main de la filière aurifère. Pourtant identifiée depuis des années comme le foyer majeur — structurant — de la corruption malgache, avec ses sponsors hauts gradés, ses magistrats complices, ses opérateurs économiques protégés.

Ici, si la lutte anticorruption se contente de fixer les vaincus politiques sans démanteler les circuits économiques structurants — or, douanes, transitaires, banques, sociétés-écrans, complicités transnationales — elle devient une arme de légitimation du nouveau pouvoir. Pas une réforme de l’État.  

Ce qu’on doit, en honnêteté, mettre dans la balance

On doit toutefois reconnaître qu’aucune transition n’opère dans un environnement vierge. Les contraintes existent. Elles sont réelles. Elles n’excusent rien — mais elles expliquent une partie des lenteurs.

Les contraintes budgétaires sont évidentes : ministère de la Justice traditionnellement parent pauvre des arbitrages, prisons à construire, magistrats à recruter, tribunaux à équiper… tout cela coûte. Et si le support des PTFs se réduit, on n’est pas près de soulager le système saturé sans réelle volonté politique.

Les contraintes administratives ne sont pas moins évidentes : on ne forme pas 500 magistrats en six mois — pour peu que le concours soit respecté — et on ne recâble pas une chaîne pénale d’un claquement de doigt. À moins d’une réelle et sincère volonté politique.

Les contraintes politiques pèsent aussi : dans le cadre d’une transition issue d’une rupture, en équilibre instable avec ses propres alliés, toucher au CSM, au statut du parquet, aux carrières des magistrats, c’est s’attaquer à des corporations puissantes et à des équilibres factionnels qu’on ne bouscule pas impunément… À moins d’un véritable et sincère courage politique.

Enfin, les contraintes humaines ne sont pas moindres : demander à une magistrature traditionnellement soumise à l’exécutif de devenir, du jour au lendemain, indépendante et exigeante, c’est espérer qu’un décret fasse ce qu’aucun décret n’a jamais fait : transformer les habitudes. Le Journal officiel n’a nulle part acquis ce super-pouvoir. À moins d’une sincère et véritable ambition politique.

Tout cela est vrai. Tout cela mérite d’être dit. MAIS… aucune de ces contraintes n’explique pourquoi on a trouvé le temps, l’argent et l’énergie politique pour mener une vague de nominations stratégiques [v] en mai 2026 et pour multiplier les mandats de dépôt politiques, sans trouver les mêmes ressources pour publier le premier décret d’application des peines alternatives. Les contraintes ne sont jamais qu’à moitié subies : l’autre moitié relève du choix.

En conclusion

Deux ans pour la transition. 730 jours. Le temps file. Et nous voilà, sept mois après la rupture, avec une justice qui se mobilise sur des complots plutôt que sur ses fondamentaux… Avec des prisons qui restent de honteux mouroirs… avec une élite qui se régénère sous d’autres costumes… et avec une filière aurifère dont les maîtres continuent tranquillement de saigner le pays à blanc.

La transition sera jugée — par l’histoire et peut être par les urnes, si elles sont sincères — sur un critère : sa justice aura-t-elle eu le courage de se lier elle-même par des règles indépendantes opposables à ses propres alliés ?

À ce stade, on a du mal à répondre oui.

Mais on attend, sincèrement, qu’ils nous prouvent le contraire. A moins qu’on ne veuille poursuivre la série : 1972, 1991, 2002, 2009, 2025… 2036 ?…2043 ?…

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) — Mai 2026 Les Chroniques de Ragidro


[i] https://madagoravox.com/2025/10/18/les-chroniques-de-ragidro-transition-politique-a-madagascar-deux-ans-pour-restaurer-la-legitimite-par-la-justice/

[ii] https://madagoravox.com/2026/05/07/les-chroniques-de-ragidro-madagascar-quand-28-dune-elite-signent-lacte-de-deces-dun-contrat-social/

[iii] https://madagoravox.com/2026/04/24/les-chroniques-de-ragidro-madagascar-letat-citadelle/

[iv] https://madagoravox.com/2025/09/06/les-chroniques-de-ragidro-lor-de-madagascar-ou-le-miroir-dune-corruption-generalisee/

[v] (énergie politique BOF)

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