
Les chroniques de Ragidro — Le lieu où tenir
by Patrick Rakotomalala (Ragidro)
Madagascar n’a jamais manqué de vision ni de bâtisseurs — il a manqué d’un endroit où leur œuvre puisse tenir au-delà de son auteur. Le pivot russe de février 2026 n’est qu’un cas récent d’un réflexe ancien : préférer le geste immédiat à l’œuvre différée, chaque fois qu’un raccourci extérieur — hier la France, puis les bailleurs multilatéraux, aujourd’hui Moscou — le permet. Cette série en quatre volets remonte ce fil, du symptôme diplomatique à ses racines institutionnelles, fiscales, coloniales et comparées.
I. Le survivant et le bâtisseur
Patrick
Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 2 Aout 2026
Le grand théâtre du Kremlin
Il y a quelque chose de profondément dérisoire dans la mise en scène du 18 février 2026, au Kremlin. Deux hommes s’y serrent la main devant les caméras et évoquent, dans la langue diplomatique de circonstance, une « nouvelle ère de coopération »… Le décor se meuble en quelques semaines : blindés, drones et fusils d’assaut russes remis en grande pompe à la garde présidentielle, formateurs de l’Africa Corps, chambre de commerce russo-malgache, émissions coproduites sur les médias gasy avec African Initiative — rattachée aux services extérieurs russes — chantant les vertus de l’idylle poutino-malgache.
Comble de l’absurdité : la CENI se rapproche de son homologue russe pour les prochains scrutins… la Russie poutinienne, modèle éminent de transparence électorale…
On pourrait gloser sur l’absurdité calendaire de ce rapprochement. Les enquêtes Afrobaromètre 2024-2025, sur trente-huit pays africains, l’établissent de manière avérée : la Russie est, de tous les acteurs internationaux testés, le moins apprécié — trente-six pour cent d’opinions favorables, loin derrière la Chine, l’Union africaine, les États-Unis, et même l’Union européenne, malgré lobbyistes, influenceurs et officines de propagande.
L’Angola, allié historique de Moscou depuis un demi-siècle, vient d’expulser le diamantaire Alrosa et la banque VTB, et de démasquer une officine d’influence russe camouflée en centre culturel. Au Mali, vitrine pourtant la plus favorable à cette main gagnante que prétend jouer la junte malgache, l’Africa Corps a dû honteusement fuir Kidal. Partout où elle s’est déployée sur le continent, la martingale russe affiche un bilan d’échec largement documenté.
Mais il ne faut pas se tromper de débat. Le rapprochement russe met au jour un symptôme du syndrome que je caractérisais déjà en janvier 2025 sous le nom de « géopolitique du pauvre » — celle des nations structurellement fragiles qui, faute de ligne de développement claire, s’épuisent à courir après l’image plutôt qu’à consolider leurs bases.
Le temps du survivant
La Russie n’a rien inventé à cette logique : elle en est simplement l’immédiat partenaire du moment. Demain, un autre nom fera l’affaire — peu importe lequel. Le problème n’est pas Moscou. Le problème est que le pouvoir malgache, quel qu’il soit, raisonne structurellement dans le temps du survivant, et non dans le temps du bâtisseur.
Ce n’est pas une facilité de tribune : un survivant et un bâtisseur n’ont pas le même rapport au temps — ils n’ont simplement pas la même incitation à en avoir un.
Depuis 2002, aucun pouvoir malgache n’a accédé à ses fonctions par continuité administrative pure : élections contestées, coups de force, transitions militaires se sont succédé sans discontinuer. Chaque régime né d’une rupture doit d’abord se légitimer et acheter la paix de sa coalition — l’armée, le premier cercle, quelques bailleurs de dernier recours. C’est exactement ce que décrit la théorie du sélectorat : quand la survie d’un dirigeant dépend d’une coalition minimale plutôt que d’un contrat large avec la population, la logique du pouvoir ne consiste plus à produire des biens publics dont les effets se mesurent sur des décennies — routes, écoles, réseaux électriques, État de droit — mais à distribuer des avantages privés, immédiats et visibles à cette coalition : soldes versées, équipements livrés, cérémonies organisées en commun.
La livraison de blindés russes à la garde présidentielle répond exactement à cette logique : récompenser immédiatement et spectaculairement les forces dont la loyauté peut garantir le maintien du régime — soutien contre ressources, équipements, reconnaissance privilégiée. Une centrale électrique, elle, ne procure aucun bénéfice direct à cette coalition, et ses effets sont bien trop lents pour entrer dans ce calcul.
Une fiscalité sans contrat
Seconde raison, plus profonde, tirée de la sociologie historique de l’État. L’extrême faiblesse des moyens de l’État tient à l’extrême faiblesse de sa fiscalité — un problème auquel personne ne veut vraiment s’atteler, pour les mêmes raisons politiques : son coût social élevé, et l’incapacité d’imaginer sur un temps plus long les compensations nécessaires. Ce sont ces mêmes contradictions — coût de l’essence, coût de l’énergie maintenus artificiellement bas à coups de subventions — qui s’expriment ici, quitte à saigner l’économie et priver l’État de ses ressources principales.
Un État se construit (Charles Tilly) en négociant, sur plusieurs siècles, la levée de l’impôt contre représentation et légitimité. Ce marchandage fiscal-légitimité finit par obliger un pouvoir à composer avec sa population et à penser au-delà de son propre mandat. Madagascar n’a jamais vraiment traversé ce processus. L’État malgache tire depuis trop longtemps l’essentiel de ses moyens, non pas d’un impôt négocié avec les citoyens, mais d’une rente — matières premières, aide internationale, transferts de la diaspora, et désormais partenariats sécuritaires troqués contre de la reconnaissance diplomatique.
Un pouvoir qui ne dépend pas fiscalement de sa population n’a aucune raison de raisonner à son échelle générationnelle. Il raisonne à l’échelle de son bailleur du moment — Moscou aujourd’hui, un autre nom hier, un troisième demain.
Ce filet de sécurité extérieur, précisément, déresponsabilise. L’aide budgétaire, les dons post-cyclone, les transferts de la diaspora comblent les déficits sans qu’aucune réforme structurelle ne soit vraiment exigée — même quand elle l’est sur le papier. Un dirigeant sait, quelque part, que sa gestion calamiteuse n’ira jamais tout à fait jusqu’à l’effondrement, parce qu’il y aura toujours quelqu’un pour renflouer a minima. Cette certitude diffuse dissout l’incitation à l’anticipation. On ne prépare pas l’avenir d’un pays qu’on sait, inconsciemment, toujours rattrapable in extremis.
Le débat pourrait s’étendre à l’intérêt de l’aide étrangère et à notre capacité à nous en passer — mais au prix de réformes drastiques et généralisées de la fiscalité et du foncier ; le reste n’est que mesurettes à l’aune des enjeux.
L’asymétrie des temporalités
À tout cela s’ajoute une dernière et cruelle asymétrie : celle des temporalités. Le geste russe produit un effet immédiat et photogénique — la poignée de main au Kremlin, le défilé de blindés, la cérémonie de remise de matériel. Il occupe l’espace médiatique le jour même. Une politique énergétique, un système éducatif refondé, une réforme fiscale ne produisent leurs fruits que sur dix ou vingt ans — largement après la fin, probable et parfois brutale, du mandat de celui qui l’aurait engagée.
Le court-termisme ne relève donc pas seulement d’une paresse intellectuelle des dirigeants successifs. C’est un calcul rationnel — une économie de la survie : pourquoi investir dans un bénéfice qu’on ne récoltera jamais soi-même, quand on peut engranger tout de suite les dividendes symboliques d’un geste spectaculaire ?
Contrairement au Sahel, où la menace jihadiste impose — même mal, même à contretemps — un minimum d’arbitrage stratégique parce que l’échec s’y paie en pertes de territoire immédiates, Madagascar n’a pas d’ennemi extérieur qui vienne sanctionner l’improvisation à court terme. Ce vide sécuritaire, loin d’être une chance, est un piège : il laisse le champ libre à une diplomatie de posture, où l’on peut se permettre l’incohérence — Russie, France, Chine, États-Unis courtisés simultanément et sans ligne directrice — précisément parce que rien, à court terme, ne vient punir cette absence de vision.
Le carburant, cas d’école
Le pivot russe n’est pas le seul révélateur de ce travers. Le FMI vient de suspendre un décaissement de 189 millions de dollars, faute d’ajustement du prix de l’essence par la junte Randrianirina — un mécanisme d’alignement automatique lancé en janvier 2025 avait pourtant débloqué 101 millions sans accroc. Il a suffi d’un « état d’urgence énergétique » pour le suspendre et geler le décaissement.
C’est le reniement d’un engagement déjà tenu, pas un simple retard : la crédibilité de la conditionnalité y perd pour le FMI, la survie politique immédiate y gagne pour une junte née d’une contestation sur le coût de la vie… et les partenaires alternatifs — la Russie en tête — en sortent grands gagnants indirects. Cas d’école du temps du survivant : sacrifier un gain différé pour éviter un coût (social) immédiat. Mais le coup d’après, c’est quoi ?
Le colonel Randrianirina n’invente donc rien. Il rejoue, avec des partenaires différents et sur des dossiers distincts, la même dramaturgie du geste immédiat que ces chroniques décrivaient déjà à propos du tourisme de prestige, des projets pharaoniques de girafes sur le Tampoketsa et des « Miami sur Pangalanes » annoncés sans lendemain.
La vraie question n’est jamais « la Russie est-elle un bon choix ? ». Elle est : tant que la structure d’incitation du pouvoir malgache récompensera le survivant et jamais le bâtisseur, quel partenaire, quel qu’il soit, pourrait faire une différence ? C’est cette question — celle de la structure, non celle du partenaire — que les trois volets qui suivent tenteront de dérouler jusqu’au bout.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 2 Aout 2026
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