Chronique d’une inféodation qui s’annonce — et de ce que l’histoire en dit déjà

Une donnée que les communiqués taisent parce qu’ils ne nous donnent pas une vision globale … mais que le calendrier révèle : depuis octobre 2025, Madagascar franchit CHAQUE MOIS une étape nouvelle de son rapprochement avec Moscou. Cette cadence n’est pas celle d’un partenariat qui mûrit… C’est celle d’une fenêtre d’opportunités que les acteurs exploitent à fond avant qu’elle ne se referme.
La cadence du printemps
Novembre 2025 : le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, passe cinq jours à Moscou pour évoquer énergie, mines et pêche. Janvier 2026 : des instructeurs russes d’Africa Corps — l’héritier institutionnalisé de Wagner — viennent « former » l’armée malagasy. Février : le colonel Randrianirina est reçu deux heures au Kremlin ; un accord ratifié le 19 couvre « tous les domaines » — agriculture, prospection géologique, extraction, santé, enseignement supérieur, sécurité… Ouf !!! En marge, une ambition : réhabiliter les installations militaires de Diego-Suarez… pour y installer des troupes russes ?
Mars : lancement du parti du « Réveil Patriotique de Madagascar Uni », cérémonie complaisamment diffusée par African Initiative, l’organe d’influence du Kremlin en Afrique… Et d’un… Création simultanée d’une chambre de commerce russo-malgache… Et de deux. Avril : livraison de blindés BMP-3, d’armes, de munitions, de tenues de combat… Et de trois…
Mai : le Premier ministre rencontre Sergueï Choïgou à Moscou ; on annonce une « zone économique commune », des dépôts pétroliers russes, la diversification des importations de carburant. Et de quatre… et de cinq… et de six… Avec, dans l’ombre, l’implantation de la banque russe PSB — établissement sous sanctions qui finance l’effort de guerre russe — pour régler les achats de pétrole et de matériel militaire… et de sept…
Militaire, politique, informationnel, financier : quatre fronts ouverts en huit mois. Ceux qui ont observé Bangui reconnaîtront la grammaire. Et l’ordre des mots.
Ce que coûte un parrain
Au-delà de la détestation des postures impérialistes, d’où qu’elles viennent, quels sont les dangers ?
Le danger patrimonial saute immédiatement aux yeux. La Russie ne fait pas crédit, elle se paie sur la bête… D’autres — chinois compris — font de même, on le sait… Mais ici, concessions minières, potentiel gazier offshore, dépôts pétroliers : chaque « coopération » évoquée au Kremlin sera une hypothèque sur un actif national… négociée dans l’opacité par des acteurs de transition qui n’ont reçu mandat de personne pour engager le sous-sol des générations futures.
Le danger politique n’est pas moindre : un parti fabriqué avec l’appui d’un appareil d’influence étranger, à la veille d’échéances électorales, n’est ni un gag ni un folklore. C’est l’importation d’une technologie de pouvoir — celle qui a permis à Bangui un référendum supprimant la limite des mandats. Quand le parrain organise l’élection, il choisit l’élu. On définit même des coopérations et transferts de technologies entre la CENI malagasy et les institutions russes — modèles bien connus de transparence et de démocratie… Jamais l’image du renard dans le poulailler ne m’a paru plus adéquate.
Le danger stratégique s’imagine aisément. Une présence militaire russe à Diego-Suarez, dans un espace indianocéanique devenu carrefour des enjeux mondiaux, ferait basculer Madagascar de pays pauvre ignoré à pièce sacrifiée sur l’échiquier… Peut-on faire confiance au pouvoir en place pour négocier durablement EN FAVEUR du pays ?… En 1962, le sort de Cuba s’est réglé au téléphone entre Washington et Moscou.
Le danger financier, in fine : transiter par une banque sous sanctions expose aux sanctions secondaires, à la mise à l’index des circuits financiers, au reflux des investissements et des bailleurs. Pour une économie qui vit de l’aide, du textile sous AGOA et de la vanille exportée vers l’Occident, on joue peut-être la maison sur un coup de dés… D’aucuns diront qu’on se débarrasserait enfin de la tutelle des bailleurs… Quitte à la remplacer par un parrain mafieux à la violence avérée ???
Le palmarès du parrain : de Ratsiraka à Bamako
Or l’histoire a déjà rendu son verdict… et Madagascar y figure deux fois.
On a déjà donné. La Deuxième République s’est alignée sur le bloc soviétique — conseillers militaires, cadres formés à Moscou, Charte de la révolution socialiste. Le bilan est dans nos mémoires de baby-boomers — pas assez, peut-être, dans celle des générations X, Y et Z — et dans nos statistiques : une économie administrée effondrée, un État militarisé, et à la chute de l’URSS, ni infrastructures ni institutions — des dettes et des cadres orphelins.
Puis on a de nouveau donné : en 2018, l’opération Prigojine finançait simultanément plusieurs candidats à la présidentielle, stipendiait des journalistes, fabriquait de faux sondages — pendant que la reprise de Kraoma par Ferrum Mining laissait l’entreprise publique exsangue.[1] Deux essais, deux leçons non retenues.
Ailleurs, le palmarès n’est pas moins consternant. Cuba, client le plus choyé de l’histoire soviétique, a découvert en 1991 ce que valait une économie construite pour dépendre : le período especial[2], un PIB amputé d’un tiers, la famine larvée. Bangui : les armes et les « instructeurs » d’abord, la garde présidentielle confiée à Wagner, puis l’État privatisé au profit d’une milice payée en or et en diamants, la consécration antidémocratique de Touadéra — et un pays toujours dernier au classement du développement humain. Bamako et le Sahel : rupture avec les partenaires, massacres documentés, insécurité aggravée, isolement financier.
Et Caracas déroule la démonstration complète, jusqu’au dénouement : dix-sept milliards de prêts gagés sur le pétrole, Rosneft payée en participations pétrolières, mercenaires pour la garde rapprochée. Bilan : le régime a survécu à tout pendant que l’économie s’effondrait et que huit millions de Vénézuéliens prenaient la route de l’exil. Et bing… le 3 janvier 2026, les forces américaines bombardent Caracas et cueillent Maduro dans son lit. Ce jour-là, le protecteur russe n’a pas levé le petit doigt. L’assurance-vie du Kremlin couvre la rue, l’opposition, les mutineries… pas le moment décisif. RE bing : les actifs hypothéqués ont changé de mains — pétrole privatisé, sanctions levées. Le pays aura payé deux fois : la rente au parrain pendant vingt ans… puis la facture de la chute.
La constante traverse soixante ans et trois continents : Moscou sauve des régimes… jamais des nations (mais qui le fait ?). L’URSS, elle, offrait un projet — inadéquat[3], coûteux, dépendant, mais un projet. La Russie de Poutine offre la dépendance sans le projet… juste une prédation à bas coût.
Les rivaux tétanisés qui ne comprennent pas
Face à cela, la France ne commet pas une erreur mais une série, dont l’accumulation compose un contresens stratégique. L’exfiltration d’Andry Rajoelina à bord d’un avion militaire français a offert à la propagande russe son meilleur argument : la preuve en images que Paris protège « ses » clients contre le peuple malgache. Le dossier des îles Éparses, laissé pourrir depuis un demi-siècle, fournit gratuitement à Moscou son vernis « anticolonial ». Et la coopération française — dont les volumes écrasent pourtant tout ce que la Russie apportera jamais — demeure invisible : des projets décaissés sur cinq ans ne pèsent rien face à des blindés livrés devant les caméras.
L’Europe, elle, oscille entre deux postures également stériles. L’indifférence : Madagascar n’existe dans l’agenda bruxellois qu’en cas de cyclone ou de putsch, et son principal instrument — l’aide, suspendue ou conditionnée au gré des crises — parle aux ministères, jamais aux gens. Le réflexe de camp : sommer Antananarivo de « choisir », brandir la conditionnalité comme une punition — validant exactement la mise en scène du Kremlin, l’île comme théâtre d’une rivalité entre patrons. On ne combat pas un narratif en jouant le rôle qu’il vous a écrit.
Il existe pourtant un terrain où Moscou ne peut structurellement pas suivre — celui que Paris et Bruxelles négligent. La Russie n’a presque rien à offrir à une société : pas de visas, pas de marché pour la vanille ou le textile, pas de diaspora malgache sur son sol. Ses imitations — Maison russe en franchise, émission sur la radio nationale, bourses pour Moscou — ne visent pas la nation mais ses futurs relais : la fraction d’élite qui parlera pour le parrain, héritière des boursiers de l’ère Ratsiraka. Son offre réelle s’adresse au pouvoir — armes, mercenaires, protection diplomatique : il lui suffit de capturer un palais.
L’Europe, elle, détient ce qui parle à la nation : universités où la jeunesse veut étudier, marchés dont vivent les producteurs, financements du journalisme indépendant, un demi-million de Malgaches sur son sol. La force russe — n’avoir besoin que du régime — est aussi sa limite : un parrain qui n’a rien donné à la société tombe avec le régime qu’il protège. L’Europe perd faute d’utiliser ses armes ; la Russie gagne faute d’adversaire sur le seul terrain où elle est désarmée.
Et Pékin observe
Un mot sur l’acteur dont le silence est une stratégie. La Chine ne parraine pas : elle s’insère. Agnostique au régime — elle a travaillé avec Ravalomanana, avec Rajoelina, elle travaillera avec Randrianirina ou son successeur —, elle mise sur l’État, jamais sur un homme. Ses leviers sont lents et lourds : dette, commerce, infrastructures, télécoms, une communauté marchande implantée depuis un siècle. Là où Moscou vend de la survie à trente mois, Pékin achète des positions à trente ans. Le risque chinois existe — l’accord de pêche de 2018, enterré sous la pression citoyenne, et les dérives minières et aurifères du Sud l’ont montré —, mais il relève du contrat, donc — espérons-le — de la compétence à négocier. Question : un régime capturé par Moscou pourra-t-il encore négocier librement avec Pékin ?
La souveraineté, quel que soit le parrain
La vraie question, pourtant, n’est pas de savoir quel rival contrera Moscou, mais si nous cesserons enfin de nous chercher un parrain. Car l’inféodation n’est pas une force qui s’impose : elle s’engouffre dans nos vulnérabilités — crise de légitimité, précarité énergétique, jeunesse sans horizon. C’est l’extraversion comme mode de gouvernement : chercher au-dehors les ressources qu’on refuse de construire au-dedans, par le contrat fiscal et la reddition de comptes.
Le non-alignement fut une idée malgache avant d’être un slogan. L’idée des équilibristes du XIXe siècle entre Londres et Paris… Celle de 1973, qui fit évacuer la baie de Diego-Suarez au nom de la souveraineté… cette même baie qu’on propose aujourd’hui à un autre pavillon. Refonder le non-alignement, ce n’est pas équilibrer les parrains : c’est restaurer un État capable de contracter en position de force parce qu’il tient debout par sa propre assiette.
Bangui enseigne que la capture devient irréversible quand toutes les alternatives ont été fermées. Les nôtres sont encore ouvertes. C’est maintenant qu’il faut le dire — et l’écrire.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) — 18/08/2026
[1] L’accord cédait 80 % du capital et des concessions d’exploitation à Ferrum Mining, ne laissant que 20 % à la société d’État Kraoma — contre des promesses jamais tenues d’injection de capitaux, de modernisation de l’outil de production et d’apurement des arriérés de salaires.
[2]Crise économique, sociale et humanitaire traversée par Cuba dans les années 1990 : l’effondrement de l’URSS fit perdre à l’île 80 % de son commerce extérieur et l’essentiel de ses subventions (pétrole à prix préférentiel contre sucre surévalué), pendant que les lois Torricelli (1992) et Helms-Burton (1996) durcissaient l’embargo américain.
[3]https://madagoravox.com/2025/10/21/les-chroniques-de-ragidro-les-chasse-neiges-siberiens-et-les-illusions-tropicales/
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