
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 02/05/26
La dernière vidéo de la chaine YouTube Chroniques de Françafrique « Menacé, torturé, fiché S : le combat d’un journaliste contre la Françafrique » m’a largement interpellé. Dans cette vidéo, Thomas Dietrich adopte une posture d’énonciation singulière : il ne se présente pas seulement comme journaliste exposant des faits, mais comme témoin, cible et acteur moral d’un combat contre ce qu’il nomme la Françafrique. C’est cette construction rhétorique, davantage que sa personne, qu’il s’agit ici d’analyser.
Cette vidéo présente son locuteur comme journaliste d’investigation. Why not. Mais il me semble profondément ambivalent. Il ne se présente pas seulement comme un journaliste exposant des faits (parfois édulcorés). Il se met en scène comme témoin, cible, combattant et quasiment martyr d’un système qu’il nomme « Françafrique » avec une parole qui fusionne plusieurs registres : enquête, confession, indignation morale, récit héroïque, dénonciation politique, témoignage personnel.
Cette fusion lui donne une vraie force rhétorique, notamment auprès de publics déjà disposés à recevoir favorablement une lecture anti-française des rapports franco-africains. Mais cette efficacité persuasive constitue aussi sa fragilité journalistique.
On ne va pas nécessairement caractériser comme systématiquement faux tous les faits qu’il énonce. Mais on peut caractériser une dramaturgie de la centralité personnelle et de la persécution, dans laquelle le locuteur apparaît simultanément comme témoin, cible et figure morale du combat qu’il décrit.
Une posture de mission plus qu’une posture d’enquête
L’auteur se pose sur une posture de mission. « Les grands combats, explique-t-il, ne se choisissent pas ; ils vous tombent dessus ». Il ne s’agit donc pas tant d’un engagement politique ou intellectuel que d’un DESTIN. Il ne dit pas seulement : « j’enquête sur la Françafrique ». Il énonce quasiment « ce combat m’a été imposé par une force supérieure ». Et son autodérision ( « assez digne ou assez con » ) n’efface pas l’héroïsation ; elle permet de dire : « Je ne me prends pas pour un héros… Mais bon, je veux bien qu’on m’en reconnaisse la place ».
La centralité personnelle du locuteur
Le ressort narcissique et victimaire surgit là : si le combat dénoncé est collectif, historique : colonialisme, … Franc CFA … dictatures… souverainetés de façade … souffrances infligées aux peuples africains, ce grand récit se resserre autour de lui même : ma fiche S, mes contrôles à l’aéroport, mes expulsions, ma famille menacée, mes deuils, mes menaces, mes lenteurs judiciaires, mes intimidations, mes brutalisations.
Ici la Françafrique pas qu’un système : elle devient une force qui le vise personnellement. Le procédé transforme une expérience personnelle en démonstration politique. L’argument implicite devient « s’ils me persécutent, c’est que je dérange ; si je dérange, c’est que je dis vrai ; si je dis vrai, le système est bien aussi pourri et violent que je le décris ».
Cette mécanique si elle est efficace émotionnellement, reste fragile intellectuellement en voulant faire de la persécution, réelle ou alléguée, une preuve de vérité… Il est malheureux de constater qu’elle a un écho véritable auprès de certains.
Une logique de confirmation permanente
Le risque rhétorique est majeur : le récit tourne en rond où chaque fait vient confirmer la thèse initiale. Une expulsion devient une preuve de la main de la Françafrique ; un fichage devient une preuve de panique du système ; une lenteur judiciaire devient une complicité ; un silence politique devient une confirmation de l’hypocrisie française ; une absence de soutien de la gauche devient la marque d’un racisme inconscient ou d’intérêts économiques cachés.
Tout entre dans la même grille que rien ne peut infirmer. Quand on doit considérer qu’un véritable travail d’investigation journalistique laisse une place au doute, à la contradiction, à l’hypothèse concurrente.
De l’enquête à la vision totalisante
Alors qu’il ne s’agit plus seulement d’accuser des mécanismes précis, documentés, vérifiables. Il s’agit de construire une vision totalisante : un empire qui ne veut pas mourir, des valets locaux, une France complice, une gauche hypocrite, une justice instrumentalisée, des services secrets menaçants, des dictatures africaines sous tutelle.
Cette vision peut contenir des éléments de vérité. La Françafrique n’est pas une invention. Les compromissions françaises en Afrique ont une histoire lourde. Mais la rhétorique tend à simplifier une réalité politique complexe en récit de combat moral.
La force et la limite des oppositions binaires
Cette simplification fonctionne sur des oppositions binaires : résistants contre empire, peuples contre valets, victimes contre cyniques, journalistes courageux contre institutions corrompues, silencieux contre lucides.
Cette binarité rend le monde lisible. Elle offre une scène claire, des coupables identifiables, une émotion immédiate. Mais elle appauvrit l’analyse. Elle fait disparaître les responsabilités des élites africaines, les logiques internes de prédation, les rivalités régionales, les nouveaux impérialismes concurrents, les contradictions des mouvements souverainistes eux-mêmes.
Un discours qui confirme des attentes préexistantes
Cette simplification est particulièrement sensible lorsqu’elle s’adresse à des populations déjà chauffées au nationalisme anti-français ou à un panafricanisme de rupture. Dans ce contexte, le discours ne vient pas informer ; il vient confirmer ce que beaucoup croient déjà : la France serait la cause profonde, permanente et presque unique des humiliations africaines.
Le fait que l’accusation vienne d’un Français renforce encore son efficacité. Pour un public africain méfiant vis-à-vis de la France, le raisonnement devient : « même un Français le reconnaît ; donc nous avions raison ».
Le risque d’une intensification émotionnelle et identitaire
Le discours devient alors un accélérateur de radicalisation émotionnelle. Il nourrit la colère, la fierté blessée, le désir de revanche symbolique. Il peut transformer une critique légitime de la politique française en rejet essentialisé de la France. La nuance devient suspecte.
Celui qui relativise est accusé d’être vendu, colonisé mental, complice ou naïf. Les situations politiques concrètes sont absorbées par une seule explication : la main française. Dans ce climat, un tel récit ne produit pas seulement de la conscience politique ; il peut alimenter une mobilisation identitaire.
La sincérité ne suffit pas à garantir la justesse
Il serait toutefois injuste de réduire entièrement cette posture à une manipulation. Une part de sincérité est possible, et même probable. Le média laisse percevoir une vraie blessure, une mémoire douloureuse, une colère née d’expériences vécues. L’auteur semble habité par une indignation authentique.
Mais la sincérité ne garantit pas la justesse. On peut être sincèrement convaincu et produire un récit biaisé. On peut être réellement menacé et dramatiser sa place dans l’histoire. On peut dénoncer des faits graves et les enfermer dans une grille idéologique trop systématique. La sincérité morale n’est pas une preuve journalistique.
La question de la méthode journalistique
C’est là que la prétention au journalisme d’investigation devient contestable. Non parce qu’un journaliste devrait être sans opinion. L’objectivité absolue n’existe pas. Un journaliste peut être engagé, indigné, anticolonial, anti-corruption, anti-impérialiste. Mais le journalisme d’investigation suppose une discipline : documenter, vérifier, distinguer les faits des hypothèses, présenter les contradictions, ne pas supprimer ce qui fragilise la thèse, ne pas confondre récit personnel et démonstration.
Or, ici, la dimension idéologique déborde la méthode. La conclusion semble déjà écrite : la Françafrique est partout, elle explique tout, elle poursuit ceux qui la dévoilent. Cette structure affaiblit la prétention d’objectivité. Le journaliste ne paraît plus enquêter pour établir ce qui est vrai ; il paraît rassembler des éléments pour confirmer une vision déjà constituée. Il peut rester un journaliste militant documenté. Mais il ne peut pas sérieusement revendiquer une posture d’investigation objective si chaque événement est transformé en preuve de sa thèse.
Une ambivalence à retenir
C’est cette ambivalence qu’il faut retenir. Le discours est incarné mais il est dangereux parce qu’il est simplificateur. Il est peut-être sincère, mais cette sincérité ne l’exonère pas de ses biais. Il dénonce des réalités qui méritent examen, mais les enveloppe dans une dramaturgie narcissique-victimaire qui transforme l’enquête en combat existentiel.
Et lorsqu’un tel discours rencontre des populations déjà chauffées par le nationalisme et le ressentiment postcolonial ou des imaginaires souverainistes de rupture, il ne produit plus seulement une critique politique : Il peut devenir un puissant vecteur d’intensification émotionnelle et identitaire, en transformant une question historique et politique complexe en récit polarisé de persécution, de résistance et de revanche symbolique.
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 02/05/26

Posted on 2 Mai 2026
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