Les chroniques de Ragidro : Madagascar, l’Etat citadelle

Posted on 24 avril 2026

0


par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 24/04/26

Un pouvoir qui se durcit parce qu’il tremble

On a toujours tort de croire qu’un pouvoir se durcit parce qu’il est fort. Ou qu’il est fort parce qu’il se durcit. La plupart du temps, il se durcit parce qu’il tremble. Le bâton n’est pas toujours l’instrument de la domination, il est souvent la béquille de la peur.

De fait, à Madagascar, la séquence actuelle ne doit pas être lue comme le simple visage d’un autoritarisme assumé qui trahirait la promesse faite à une jeunesse devenue depuis ingérable parce que fondamentalement incomprise. La séquence doit être interprétée  comme le symptôme d’une panique plus profonde : celle d’un pouvoir contraint de gouverner non seulement contre ses opposants, mais aussi et surtout contre ses propres fragilités.

Depuis la crise de septembre-octobre 2025, marquée par les manifestations de la Gen Z, la chute du pouvoir et la fuite d’Andry Rajoelina, puis l’installation d’un cadre de transition militaire rebaptisé « refondation », on avait voulu croire à un changement de scène. Peut-être même à un changement de régime. Mais en fait derrière la façade, on retrouve les mêmes pénuries, la même défiance, les mêmes luttes de préséance entre factions respectives de la junte, de la présidence de la refondation, de l’Assemblée et des réseaux d’intérêts qui gravitent autour.

La junte n’est pas un bloc

Les rumeurs de complot, les tentatives d’assassinat alléguées, les manifestations de jeunes réprimées ne relèvent pas d’une simple confrontation entre un bloc de pouvoir compact et une opposition extérieure. Croire cela serait produire un premier contresens.

Une junte, dans l’imaginaire commode, serait un bloc : des galons, des décrets, des hommes alignés derrière un projet, soudés par une même discipline et, croit-on, une même doctrine. Or la réalité du pouvoir, surtout en transition, est tout autre.

Une cartographie des fractures de ladite junte, entre gendarmerie et armée, entre générations d’officiers, entre fidélités régionales, entre unités opérationnelles et états-majors décrirait tout sauf un bloc compact où se jouent des rivalités concrètes… Rivalités qui remettent en question la stabilité même du centre de commandement.

Ce que l’on appelle un pouvoir ressemble ici moins à une photographie militaire qu’à une table branlante autour de laquelle s’asseyent des officiers, des politiciens, des technocrates, des affairistes, des notables en reconversion, quelques patriotes sincères peut-être, beaucoup d’opportunistes sûrement, et des doctrinaires de circonstance presque toujours.

On appelle cela un pouvoir. Mais ce n’est en fait qu’un compromis sous tension.

Et quand ce compromis se fendille, on dégaine les grands mots : sûreté de l’État, stabilité, ordre républicain, menace contre la nation… Ces mots surgissent précisément au moment où le pouvoir n’arrive ni à produire des résultats, ni à tracer un horizon, ni à offrir une respiration démocratique.

Au-delà de la trahison, la rétraction

La lecture purement morale a ici ses limites. Bien sûr, il y a trahison des promesses. Bien sûr, il y a confiscation possible de la rupture par les vieux réflexes du commandement. Mais ce qui se joue est probablement plus profond qu’une simple déception civique même si elle s’enracine dans une réalité sociale implacable : inflation, vie chère, insécurité alimentaire, chômage, pauvreté.

Ce pouvoir, qui ne distribue ni horizon ni amélioration matérielle tangible, voit sa légitimité se contracter. La coercition devient alors moins un choix idéologique qu’un substitut brutal à l’incapacité économique du régime.

Le pouvoir n’est donc pas seulement en train de trahir ; il est en train de se rétracter. Il se resserre. Il choisit la coercition parce qu’il ne sait plus intégrer. La bonne clé de lecture n’est pas seulement l’autoritarisme. Il faut y ajouter les logiques d’embouteillage au sommet.

Peter Turchin, avec sa théorie de la surproduction d’élites, nous fournit ici une grille utile (cf L’inéluctable systémique des crises ) : une société entre dans une zone de turbulence quand le nombre d’aspirants au pouvoir augmente plus vite que le nombre de places, de rentes, de protections et de statuts à distribuer. En d’autres termes : trop de prétendants, pas assez de fauteuils (seza).

Explosent ainsi aujourd’hui les effectifs des contre-élites : les exclus du premier cercle. Cadres, fonctionnaires, politiques, militaires. Ceux qui en ont rêvé mais qui n’ont pas ou plus accès au centre. Ils ne sont pas hors système. Ils sont le système devenu surnuméraire. Et ils sont probablement plus nombreux, plus nerveux, et surtout plus agressifs qu’ils ne l’étaient en octobre 2025.

Et apparaît alors le mot magique : LE complot !

Le “complot” en outil de gestion de la peur

Le mot a un avantage extraordinaire : il transforme un désaccord en crime, une rivalité en trahison…  Une fêlure interne en menace nationale… Un début de manifestation en « atteinte à la sûreté de l’Etat ». Grâce à ce mot, on n’avoue pas qu’on purge des concurrents, on « sauve le pays ». C’est pratique. Mais c’est surtout le signe que l’on n’est plus dans la gestion de l’État mais dans la gestion d’une peur qui se tourne vers l’intérieur.

Dans ces séquences de transition, le principal danger pour le noyau dur n’est en effet pas tant l’opposition officielle que la défection : le colonel qui doute, le réseau économique qui finance ailleurs, le technocrate qui parle trop, l’allié d’hier qui réévalue ses dividendes, le compagnon de route qui découvre qu’il n’aura ni le poste, ni la rente, ni l’héritage politique espéré.

Le vrai problème : la fragmentation du pouvoir

Le problème du pays n’est pas seulement qu’il y a un pouvoir et des opposants. Le problème, c’est qu’il y a trop de pouvoirs inaboutis, trop de contre-élites incapables de coalition durable.

La transition malgache n’oppose donc pas un bloc militaire monolithique à une opposition civique unifiée. Les rivalités et luttes de pouvoir (pour la rente ?) au sein de la junte elle-même – mortifères en soi parce qu’elles rajoutent à l’informel – sont de plus exacerbées par la confrontation permanente à l’ambition d’une pluralité de contre-élites — colonels et généraux, présidents d’assemblée, entrepreneurs, figures de la Gen Z.

Or un noyau dur, sans culture politique réelle, ne sait pas négocier avec une pluralité mouvante. Négocier avec l’un, c’est fâcher l’autre. Réintégrer un rival, c’est inquiéter les fidèles. Partager la rente, c’est réduire le gâteau ou approfondir la corruption.

Cette fragmentation se devine dans les contradictions de certaines figures censées incarner la refondation. I.e la ministre de la Justice qui brandit le lexique du complot contre des jeunes Gen Z accusés de conspirer avec un colonel… mais  se retrouve en même temps à dénoncer – en dépit des logiques de solidarité gouvernementale – la capture de l’État et les dérives de projets miniers… I.e le Président de l’Assemblée Nationale qui revendique sa propre milice sur un socle d’instructeurs russes … après avoir blâmé la présence sur le territoire de militaires français… Alors qu’un leader politique ne devrait pas pouvoir organiser sa propre force adossée à des soldats ou mercenaires étrangers… A moins d’assumer qu’il serait moins dans la consolidation de l’État que dans sa contestation directe.

On le voit donc : on n’a pas affaire à un État souverain qui assume une ligne, mais à une citadelle fracturée, où des morceaux d’appareil judiciaire et des segments militaro-privés rivalisent, nient de l’intérieur l’État qu’ils devraient défendre et semblent s’adosser à des parrains extérieurs pour se neutraliser mutuellement.

La crainte de la jeunesse, la fatigue du peuple

Mais la réalité de ces luttes intestines rend dérisoire l’argument de la répression du peuple et des manifestations de la jeunesse. D’autant qu’on doit craindre aujourd’hui la fatigue politique et le délitement du mouvement de contestation citoyenne sur un fond de dissensions internes mais aussi sur un fond de lassitude.  Trop de crises, trop de renversements, trop de permutations de privilégiés… A force de voir quelques têtes changer sans que les structures n’évoluent, on risque de glisser vers une résignation épuisée.

Dans ce cadre, la répression – menée de manière chirurgicale : on n’a plus besoin d’écraser les foules, il suffit d’intercepter quelques relais officiers, activistes –  mise en œuvre n’est de fait qu’un commode et scandaleux habillage qui veut masquer les carences, les déficiences et les conflits internes au pouvoir. Et tenter de contrôler les défections et les alliances endogènes …

L’État-Citadelle

Apparaît donc ici la figure de l’État-Citadelle. Non pas simplement un État autoritaire, mais un État qui a renoncé à conduire la société pour se concentrer sur la protection d’un centre qui se délite de lui-même.  Dans ce cadre, l’État ne défend plus la maison commune … si il l’a jamais fait. Il devient la forteresse d’une faction qui prétend parler au nom de la nation tout en s’en éloignant chaque jour davantage.

Dans une telle configuration, les influences extérieures — françaises, russes, américaines ou autres — ne sont pas la cause première du désordre. Mais elles en deviennent les multiplicateurs. Un pouvoir isolé cherche un adossement, un protecteur, un fournisseur de technologie (drones, tanks …), ou « simplement » un fournisseur de légitimité. L’exogène sert moins à gouverner le pays qu’à tenir à distance les rivaux intérieurs. On n’est alors plus dans une logique de souveraineté, mais dans une sous-traitance de la survie.

Une forteresse qui fabrique son siège

À force de traiter toute dissidence comme une conjuration, le pouvoir transforme les ambitieux en clandestins, les critiques en suspects et les déçus en ennemis. À force de rétrécir le cercle de confiance, il augmente mécaniquement le nombre de ceux qui espèrent sa chute.

La citadelle peut rassurer un temps le pouvoir. Mais elle accumule, pierre après pierre, les forces qui l’assiégeront demain.

La vérité la plus cruelle de la séquence malgache actuelle est peut-être là : il y avait promesse de rupture. Mais alors qu’on espérait une rupture avec les vieilles pratiques, on a une nouvelle rupture entre l’État et le pays. Et le cœur du danger n’est pas ici seulement l’autoritarisme : c’est l’approfondissement méthodique d’un divorce.

Parce que nous ne sommes pas face à un pouvoir qui s’installe dans un projet, mais face à un pouvoir qui risque de s’organiser pour durer dans sa peur.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 24/04/26

Posted in: opinions