Les chroniques de Ragidro : Madagascar n’est pas un pays en retard, c’est un pays mal lu.

Posted on 18 avril 2026

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J’ai lu cet ouvrage de Mamy Rakotondraibe avec un véritable enthousiasme : il éclaire avec force et clarté une question malgache essentielle. Même discutable par endroits, il mérite d’être lu par tous ceux qui veulent penser Madagascar autrement et profondément.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 18/04/2026

Anatomie d’un ouvrage clé

Et si le drame malgache ne venait pas seulement de la pauvreté, de la corruption ou de l’instabilité, mais d’une erreur plus profonde : l’obstination à penser Madagascar avec des catégories qui ne sont pas les siennes ? C’est la thèse rugueuse, discutable par endroits, mais salutaire, de Providence républicaine, ouvrage de Mamy Rakotondraibe, préfacé par Bernard Ramanantsoa : Madagascar n’a pas seulement été mal gouverné. Il a été mal compris.

Cet ouvrage propose moins un manifeste qu’une lecture de fond du pays. Le livre a ses angles morts. Il est parfois trop anthropologique, trop moral, pas assez attentif aux déterminants économiques et sociaux à mon goût. Mais il a le mérite de poser enfin, avec netteté, une question que beaucoup d’entre nous pressentent sans la formuler : à Madagascar, le divorce entre les formes de l’État et la vérité vécue de la société nourrit l’informel, pousse cet informel vers la corruption, et installe une défiance profonde envers la justice et l’autorité publique.

Autrement dit : le problème n’est pas seulement que l’État fonctionne mal. C’est qu’il parle une langue que le pays réel ne parle pas. Le désir d’une refondation et d’une nouvelle constitution trouve ici son origine.

Un pays moins en échec que mal interprété

Il y a des pays qu’on exploite. D’autres qu’on oublie. Madagascar, lui, subit depuis longtemps un sort plus subtil et peut-être plus destructeur : il est mal interprété.

C’est là le cœur du propos. Le texte ne demande pas d’abord pourquoi Madagascar échoue. Il demande pourquoi ceux qui prétendent le redresser s’acharnent à le lire de travers. La nuance est décisive. Un pays peut survivre longtemps à ses manques. Il survit beaucoup plus mal aux contresens répétés sur ce qu’il est.

Depuis des décennies, Madagascar est traité comme un cas à ranger. On le met dans la case “Afrique”, avec les recettes administratives prêtes à l’emploi, les diagnostics photocopiés et les leçons de gouvernance standardisées. Puis, quand cela ne marche pas, certains lui cherchent des racines “asiatiques”, comme si quelques héritages austronésiens suffisaient à faire de l’île une sorte de petit laboratoire discipliné de l’océan Indien. Et quand ni l’Afrique ni l’Asie ne donnent de clé satisfaisante, on ressort le kit occidental : Constitution, séparation des pouvoirs, procédures, élections, organigrammes, moralisation du discours public. Puis l’on s’étonne encore que tout tienne en façade et se vide dans la pratique.

Le texte a raison sur un point essentiel : Madagascar n’est ni un brouillon de l’Afrique, ni une Asie ratée, ni un Occident inachevé. Il est autre chose. Et c’est précisément parce qu’on refuse de partir de cette évidence que l’on recommence sans cesse les mêmes erreurs.

L’État mal ajusté

La thèse la plus forte du livre est là : Madagascar n’est pas seulement mal administré ; il est administré sur la base d’une mauvaise anthropologie.

On lui applique des formes d’État conçues pour des sociétés où la loi précède la relation, où le conflit structure le débat public, où l’institution l’emporte sur le lien personnel. Or la société malgache ne fonctionne pas spontanément sur ce régime. Ici, la relation précède souvent la règle. La légitimité doit être incarnée avant d’être proclamée. L’harmonie sociale pèse plus lourd que la mécanique juridique.

Évidemment, cela agacera les amateurs de simplification rapide. Ils dénonceront un culturalisme commode, une célébration romantique de “l’exception malgache”, une manière élégante d’excuser l’inefficacité. Ce serait rater la cible. Le texte ne dit pas que Madagascar a raison contre le reste du monde. Il dit plus simplement qu’aucune réforme n’a de chance de tenir si elle méprise la texture réelle de la société qu’elle prétend transformer.

Et sur ce point, difficile de lui donner tort.

Le pays réel contre l’État de papier

Combien de lois votées sans prise réelle ? Combien d’institutions respectées en apparence et contournées dans les faits ? Combien de Constitutions brandies comme des totems pendant que la vie concrète s’organise ailleurs ?

Le diagnostic est brutal : l’État formel et la société vécue ne parlent pas la même langue. Alors l’un édicte des normes, l’autre invente des arrangements. L’un proclame, l’autre contourne. L’un affiche la règle, l’autre cherche la médiation, l’exception, le passage latéral.

Et tout cela finit rangé sous l’étiquette paresseuse de “crise de gouvernance”, comme si l’expression avait la moindre valeur explicative. En réalité, ce que le livre met au jour, c’est une désarticulation plus profonde : les formes officielles subsistent, mais elles n’adhèrent plus au vécu. L’État reste là, mais comme une architecture partiellement vide. Il produit de la règle. Le pays, lui, produit de l’usage.

L’informel n’est pas un accident : c’est une réponse

L’un des mérites du texte est de prendre l’informel au sérieux. Non pas pour l’absoudre, mais pour le comprendre enfin autrement que comme une simple saleté nationale.

L’informel n’est pas seulement du désordre. Il est une technologie de survie. Quand la règle écrite humilie, quand la procédure expose, quand la loi tombe sans médiation humaine, la société fabrique des chemins de traverse. Elle négocie. Elle arrange. Elle contourne pour ne pas casser.

À force, un système parallèle s’installe. Non pas en marge, mais au cœur même du fonctionnement social. La relation y devient plus efficace que l’institution. Et c’est ici que le texte touche juste : le problème malgache n’est pas seulement l’absence d’État, mais la coexistence d’un État officiel et d’un pays réel qui se tolèrent sans jamais vraiment se rejoindre.

On garde les formes. On vide le fond. On respecte le rituel. On déplace la décision ailleurs. La loi demeure, mais elle n’ordonne plus vraiment. Elle se négocie.

De l’informel à la corruption généralisée

C’est ici qu’il faut pousser le raisonnement jusqu’au bout. La corruption, à Madagascar, n’est pas seulement une addition de turpitudes individuelles. Elle est souvent le prolongement logique d’un système où la règle est floue, inégalement appliquée ou vécue comme hostile.

Au plus bas niveau, on “arrange” pour obtenir un papier, accélérer une démarche, éviter une sanction, débloquer un dossier. Cela paraît petit. Cela paraît banal. Mais ce petit geste produit un grand effet : il installe l’idée que le droit n’est plus un cadre commun, mais une ressource négociable.

Dès lors, la même logique remonte toute la chaîne… Avant de la redescendre.  Ce qui se joue au guichet se rejoue au sommet. L’accès remplace le droit. Le réseau remplace la norme. La faveur remplace l’arbitrage impartial. En bas, on paie pour survivre. En haut, on capte pour régner. Et la contre exemplarité des déviances du Haut pardonne les déviances du Bas. « Ben oui… Si les grands trichent, pourquoi ne tricherai je pas ? « 

La corruption généralisée n’est alors plus une déviance périphérique. Elle devient un mode de régulation diffus d’une société où l’institution ne parvient plus à faire autorité.

Le fihavanana ou le prix du silence

L’autre force du texte, c’est sa lecture du fihavanana. Il évite ici le folklore. Il n’en fait ni un bijou identitaire pour colloques bien-pensants, ni une essence purement morale. Il le traite comme une force réelle, mais ambivalente.

Le fihavanana protège. Il amortit les chocs, préserve le lien, retarde l’explosion. Sans lui, Madagascar aurait sans doute connu des fractures plus brutales. Mais à force de protéger le lien, il peut aussi devenir couvercle. Il permet d’étouffer ce qui dérange, de relativiser ce qui blesse, de suspendre la vérité pour sauver l’apparence de la paix.

Et c’est ici qu’arrive l’une des phrases les plus justes du texte : la paix sociale n’est pas la justice sociale.

À Madagascar, le silence est trop souvent pris pour du consentement, la patience pour de l’adhésion, la retenue pour de la docilité. C’est une erreur lourde. Ce que certains prennent pour de l’acceptation est parfois du ressentiment composté. Une société qui ne verbalise pas frontalement ses fractures n’est pas forcément réconciliée. Elle peut être saturée de tensions simplement déplacées hors champ.

Le silence social n’est pas la paix. C’est parfois une cocotte-minute sans sifflet.

Quand la loi devient une menace

Le passage sur la loi est, lui aussi, décisif. Pourquoi la loi est-elle si souvent vécue comme une violence ? Parce qu’elle sanctionne là où beaucoup attendent d’abord réparation. Parce qu’elle s’impose sans traduction morale ni médiation humaine. Parce qu’elle est, surtout, trop souvent inégale dans ses usages : raide avec les faibles, maniable pour les puissants.

Une loi qui ne protège pas également finit toujours par apparaître comme une arme. Et une loi perçue comme arme nourrit presque mécaniquement le contournement. La défiance envers la justice ne relève donc pas seulement d’une faiblesse civique. Elle procède d’une expérience sociale concrète : celle d’un ordre juridique qui promet l’universalité et distribue l’inégalité.

Une République habitée ou rien

C’est là qu’intervient la proposition de “Providence républicaine”. Le terme peut paraître grandiloquent. Il a pourtant un mérite : il rompt avec le bavardage technocratique.

Le message est simple : Madagascar ne sera pas sauvé par une réforme de plus, par une Constitution de plus, par un empilement de procédures mieux rédigées que les précédentes. Il lui faut une doctrine de gouvernance enracinée dans la société réelle, capable de réconcilier morale et institution, autorité et service, justice et harmonie.

Non pas une République de papier. Une République habitée.

Le mirage du chronomètre

A ma conclusion, cela mène à la dernière illusion : celle du temps court. Peut-on réellement refonder l’État en vingt-quatre mois ? Ou ne fait-on, une fois encore, que repeindre une façade coloniale qui s’effrite ? Ou pense t on que se jeter dans les bras d’une nouvelle puissance nous permettra de résoudre les problèmes d’alignement entre l’Etat et les citoyens ?

L’urgence est le piège préféré des technocrates, des bailleurs mais aussi des opportunistes. On boucle un calendrier, on coche des cases, on rédige une Constitution entre deux missions internationales ou deux rencontres diplomatiques, et l’on appelle cela “refondation”. C’est exactement ainsi qu’on reproduit le divorce entre l’État écrit et le pays vécu.

La refondation n’est pas un sprint administratif. C’est une sédimentation sociologique. Elle exige du temps, de la conflictualité assumée, de la maturation, de la traduction, de la légitimité.

Le vrai retard de Madagascar n’est peut-être pas d’abord institutionnel. Il est interprétatif. Depuis trop longtemps, on prétend redresser le pays sans commencer par le lire. Or on ne refonde jamais un pays contre sa vérité. On ne le refonde que lorsqu’on accepte enfin de le regarder tel qu’il est, et non tel qu’il rassure les importateurs de modèles.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 18/04/26

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